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Le roman édifiant catholique (1840-1900)

Solange Hibbs-Lissorgues






Le roman: un genre intrinsèquement «pervers»

Une abondante littérature (pastorales, brochures, sermons et traités) témoigne de l'aversion, de la crainte que ressentent catholiques et hommes d'Église à l'égard du genre romanesque. Parmi toutes les lectures considérées comme mauvaises, le roman représente le degré maximal de danger. Dans son étude, Los orígenes de la novela decimonónica (1800-1830), Juan Ignacio Ferreras rappelle l'attitude fondamentalement négative de l'Église et des milieux culturels catholiques à l'égard du roman. Dès 1802, censeurs ecclésiastiques et critiques catholiques mettent en avant les dangers suscités par la fiction et anathématisent toute œuvre littéraire qui s'émancipe des règles morales les plus strictes1. Évidemment la production romanesque du début du siècle, qu'il s'agisse de traductions et à plus forte raison de romans autochtones, n'est pas assez abondante pour justifier les condamnations lancées contre la littérature de fiction2. C'est dans la nature même de ce qu'il est convenu alors d'appeler littérature «légère» ou récréative qu'il faut chercher les raisons d'un tel rejet. La fiction, qui éveille les sens et l'imagination, est dangereuse en ce qu'elle incite le lecteur à modifier ses rapports à la réalité. Livré à une représentation «fantaisiste et libre» du monde, il échappe aux garde-fous et aux limites imposées par une lecture morale et autoritaire du monde. Ce danger évoqué en termes «d'émancipation perverse», de «suicide spirituel», de «rêves trompeurs et irréalisables», de «vampire social», s'inscrit dans la vision fondamentalement pessimiste de la nature humaine qui imprègne la doctrine catholique. Le refus d'une pensée affranchie de la tutelle religieuse et d'un savoir acquis en dehors de toute médiation ecclésiale s'accentue face à la diffusion d'un idéal humain perfectible dans les dernières décennies du XVIIIe siècle et au début du XIXe. Cette philosophie du siècle des Lumières dont le prolongement naturel sont le libéralisme et le rationalisme remet en cause les principes qui fondent le dogme catholique: incapacité profonde de l'homme, marqué par le stigmate du péché originel, à distinguer le bien du mal, faiblesse constitutionnelle qui l'incline à être fasciné par l'erreur, impuissance de la raison humaine pour connaître le vrai3.

Le roman qui permet, par le biais de la fiction, d'accéder à la représentation de situations nouvelles et de tisser des liens multiples entre la réalité et l'imagination est «pervers» par essence. La perspective morale invoquée jusque dans les premières décennies du XXe siècle par ceux qui fustigent ce genre est celle qui pousse des hommes d'Église et des écrivains comme Antolín López Peláez à condamner la majorité des œuvres de fiction car «elles annulent le sentiment de la vie réelle, encombrent la raison de représentations inutiles, suscitent des images troublantes qui imprègnent l'esprit de façon persistante et profonde [...]» (López Peláez, 1905, p. 154).

Dans son célèbre ouvrage Los daños del libro (1905), véritable inventaire des maux qui accablent l'Église depuis l'invention de l'imprimerie, cet ecclésiastique n'hésite pas à utiliser des métaphores bibliques pour stigmatiser le pouvoir de fascination de la parole écrite: «Elle est un serpent, le fruit de l'arbre interdit dans le Paradis [...], tentation éternelle pour le regard». Le lecteur hypnotisé par la lecture d'un mauvais roman est «subjugué par la séduisante apparence du serpent et finit prisonnier de la gueule sanglante du reptile» (A. López Peláez, ibid., p. 21).

Le roman est donc un «poison pour l'âme» et aussi un virus délétère qui ronge le corps. Remarquons au passage que pour justifier les ravages moraux et physiques de ce genre de littérature, l'Église s'approprie, avec un certain opportunisme, les arguments pseudo-scientifiques de la fin du siècle. En provoquant une excitation cérébrale excessive, la lecture de romans peut mener au dégoût de l'existence, à la mélancolie et au suicide. Les efforts dus à la concentration mentale sont responsables «de perturbations graves» et la lecture des romans d'amour (novelas amatorias) provoque troubles physiques et folies:

Éveiller les sens, émouvoir de façon excessive, troubler profondément l'esprit et le cœur du lecteur avec des émotions diverses, est le propos de n'importe quel romancier; c'est ce que nous voulons combattre, car nous sommes persuadés que cela constitue l'origine de bien des maux qui affectent aussi bien l'esprit que l'organisme en général.


(Pulido, 1885, p. 53)4                


Des écrivains catholiques comme Antonio de Valbuena et Valentín Gómez feront souvent référence à la «quichotisation» par la littérature, expression qui désigne à leurs yeux le processus d'aliénation mentale dont sont atteints les lecteurs de romans.

Ce débridement du cœur et de l'esprit va à l'encontre de la morale chrétienne fondée sur la mortification des sens et la répression des passions. L'Église n'aura de cesse d'ailleurs de dénoncer la fonction faussement consolatrice de cette littérature et le Père Ugarte rappelle que le croyant ne peut trouver la paix dans cette existence terrestre «qui est très éprouvante et très dure [...] que s'il se résigne à en accepter tous les sacrifices [...] et à endurer toutes les misères inhérentes à la misérable condition humaine» (Ladrón de Guevara, 1910, p. 528)5.

Asepsie morale, répression des sentiments et mortification qui sont le lot de tout bon chrétien s'accommodent fort mal du roman qui donne à l'écrivain une excessive liberté pour s'aventurer dans «de subtiles analyses psychologiques, dans la découverte des complexes situations de la vie où sont plongés les personnages, dans les multiples conflits de l'existence intime des individus» (López Peláez, 1905, pp. 142-143).

La revendication d'un art littéraire inspiré par les principes immuables du dogme et de la beauté divine aboutit à la négation du désordre naturel de l'existence, de l'effervescence vitale et des contradictions de l'histoire publique ou privée. Rien d'étonnant dans ces conditions que les écrivains catholiques les plus orthodoxes aient réagi avec virulence contre le roman tendancieux, «naturaliste» ou «réaliste» qui commence à s'imposer dans la décennie de 1870. Dans ces années, l'œuvre d'un Galdós est condamnée pour n'avoir pas su imposer des «règles précises et morales de comportement à ses personnages», pour avoir préféré le désordre biologique et social à la description idéalisée d'une société régie par les seules lois de la Providence6.

Ces dogmes en matière de roman ont des conséquences notables en ce qui concerne la pratique esthético-littéraire; car si le danger par excellence du roman, est de refléter les complexes manifestations de la vie, de posséder un incontestable pouvoir suggestif, le rôle de l'écrivain catholique doit donc consister à être un intermédiaire entre Dieu et le lecteur afin que «soumis à l'autorité et la science divines, il puisse guider le lecteur vers la perfection et l'inciter à rechercher la vérité et le bien» (La Hormiga de Oro, 23/IV/1890, p. 257).

Cette exigence essentiellement morale, qui sera d'ailleurs une des caractéristiques du roman édifiant, aboutit à une pratique et à un langage de l'occultation. Le péché, affirme Roca y Cornet à ses lecteurs, a consisté à vouloir en savoir plus qu'il ne faut et à inculquer, par le biais de la littérature et surtout du roman, un savoir réservé à Dieu7.

Car tout le problème est là: l'accès individuel au savoir, sans médiation ecclésiale. En court-circuitant les relais imposés par l'autorité religieuse, l'imprimé et au premier chef le roman et la fiction provoquent de profonds bouleversements dans un ordre anciennement établi, destiné à surveiller les consciences et les esprits. Lire, c'est rêver, c'est s'évader et c'est aussi échapper aux normes et conventions qui régissent la culture catholique ainsi que la société bien-pensante du XIXe siècle.

Indépendamment de la nature fondamentalement dangereuse, perverse dira-t-on à Rome, du roman, un autre motif de préoccupation pour clercs et doctrinaires de l'Église est l'extraordinaire impact social de ce genre littéraire. Dès les années 1830-1833, les «affreux déluges de mauvais livres», qu'il s'agisse des romans importés de Victor Hugo, Ponson du Terrail, Frédéric Soulié et Eugène Sue, ou des premiers romans autochtones publiés par livraisons, sont à la portée de publics nouveaux. Les collections bon marché diffusées par les libraires ou le colportage pénètrent dans tous les milieux, même les plus modestes, et elles sont porteuses d'idées subversives peu respectueuses de l'Église et de son enseignement. Ce sont aussi les feuilletons qui colonisent les pages des périodiques à grand tirage et qui deviennent un des atouts majeurs de la vente et des abonnements8.

En commentant les progrès de diffusion du genre romanesque qui se répand dans le corps social tout entier, Antonio de Valbuena souligne la «popularisation» de cette littérature. Elle a été rendue possible, reconnaît-il en 1878, grâce aux progrès matériels de l'édition, à la diminution des prix du papier et à la mise en place d'une authentique stratégie commerciale de la part de certaines maisons d'édition:

En l'espace de quelques années, ce sont des milliers et des milliers de romans qui ont été distribués dans toute la Péninsule [...]. Afin que ces nouveaux moyens d'illustration et d'instruction des peuples se répandent le plus possible [...], les maisons d'édition, plus ou moins conscientes de ce qu'elles font et qui sont en train, comme certains écrivains d'ailleurs, de corrompre l'humanité et ce qu'elle a de plus précieux, à savoir la jeunesse [...] disposent dans toutes les grandes villes de colporteurs qui glissent les premières livraisons de ces romans sous la porte pour que les familles, tentées par la curiosité éveillée à la lecture des premières pages, éprouvent le besoin de lire l'œuvre tout entière; il existe colporteurs et correspondants même dans des villes moins importantes qui distribuent et font payer ces livraisons qui, en un mot, distillent le venin des métropoles dans les veines innocentes des villages.


(Valbuena, La Ilustración Católica, 1878, p. 28)                


Cette description terrifiante des méfaits occasionnés par la mode du feuilleton et surtout d'une certaine littérature anticléricale se retrouve, à la fin du siècle, sous la plume de Antolín L. Peláez. À ce moment-là, les positions de l'Église ont évolué et elle a quelque peu assoupli la distinction qu'elle faisait entre bons et mauvais romans. Mais c'est toujours avec nostalgie qu'elle évoque les temps révolus où la littérature de fiction («cuentos, fábulas o leyendas») était neutralisée par la morale. Tout en mettant en garde les catholiques de son époque contre les méfaits du genre, Antolín López Peláez reconnaît avec réalisme que progrès techniques, conquêtes de la société libérale et mutations socioculturelles ont rendu inéluctable cette pénétration du roman. Le roman, qui reflète «l'idéal et la vie des peuples modernes» s'est popularisé, «vulgarisé et s'est infiltré dans la conscience sociale»:

[...] l'intérêt nouveau accordé à la femme, les relations plus faciles entre toutes les classes sociales, les nombreux événements et péripéties dramatiques provoqués par la bruyante agitation des sociétés modernes, l'importance que ces dernières accordent à l'individualisme sont des causes suffisantes pour expliquer l'extraordinaire essor de ce genre.


(López Peláez, 1905, pp. 140-141)9                


Cette «épopée des âges modernes» a donc une influence suffisante pour infléchir les mœurs et les coutumes, pour pénétrer dans les consciences. C'est une menace pour l'ordre social et moral surtout à des périodes où les mesures anticléricales et les atteintes aux prérogatives de l'Église ébranlent son autorité et son identité. D'ailleurs la réaction catholique contre «ces audacieux écrits de l'impiété» a été particulièrement virulente au cours des années 1836-1840, et surtout après 1848. Ce n'est pas un hasard si les œuvres et bibliothèques de bons livres distributrices de romans ont essaimé en France dans la décennie 1840-1850 et si ces initiatives, destinées à porter un coup d'arrêt à la diffusion d'une littérature prioritairement anticléricale, ont été imitées avec plus ou moins de succès par les catholiques espagnols10.

Mais déjà en 1844, des revues catholiques comme La Censura (1844-1853) publiée par l'éditeur et certains membres littéraires de la Librería Religiosa avait entrepris une authentique campagne de démystification du roman-feuilleton révolutionnaire et anticlérical. Cette publication, qui reflétait la réaction catholique de la «década moderada», prétendait orienter les lecteurs et surtout les ecclésiastiques à l'aide d'un Index de «romans impies, irréligieux, immoraux...» (Ferraz, 1992, p. 948). Ce catalogue bibliographique condamne surtout la démocratisation du roman et le contenu idéologique et social des œuvres recensées. Ce qui inquiète est la description d'un état de la société, la peinture, même si son exagération peut la rendre invraisemblable, de forces contradictoires, de pulsions profondes. Par ailleurs l'organisation en feuilletons de la majorité de ces romans condamnables favorise un certain désordre, multiplie les intrigues et les épisodes sentimentaux; ce qui gêne est le désordre de la vie, l'évanescence des frontières entre le vrai et l'imaginaire.

Dans sa Memoria y crítica literaria sobre el Judío Errante (1845), Joaquín Rubió y Ors reprend l'essentiel de ces critiques et passe en revue tous les problèmes inhérents à la diffusion massive du genre romanesque. Cet opuscule est une synthèse éclairante des attitudes et de la conception de l'Église en matière de littérature dite «récréative» ou «légère». Si le roman-feuilleton d'auteurs irréligieux se caractérise par la captation d'une histoire en mouvement, une trame romanesque ouverte, hétérogène et traversée par les volontés des individus, les hasards de l'événement, comment éviter, remarque Rubió y Ors, cette empathie si dangereuse du lecteur avec un récit d'où disparaissent tous les garde-fous:

S'il est vrai qu'aucune règle particulière n'existe encore en matière de roman, il y a néanmoins des principes généraux et communs à tout type de création et auxquels le bon goût impose que l'on s'astreigne. Qui osera nier le fait que [...] lorsque règne l'exagération l'on attente contre la nature, que lorsque les sentiments moraux sont remis en cause on détruit l'essence même de l'art et que, finalement, ce qui n'est pas artistiquement vrai ne peut pas être poétiquement beau?


(Rubió y Ors, 1845, p. 9)                


La publication échelonnée du feuilleton qui rend possible un dialogue avec le public permet la diffusion très large de valeurs considérées corrosives par l'Église. Des écrivains catholiques comme Cándido Nocedal, Joaquín Rubió y Ors et le Duque de Rivas ne s'y trompent d'ailleurs pas et n'auront de cesse de dénoncer l'efficacité que les principes révolutionnaires et l'idéologie libérale acquièrent auprès du public populaire. Les idées nouvelles sont toutes aussi dangereuses les unes que les autres pour l'ordre social et religieux: «Économie politique, législation civile et criminelle, systèmes pénitentiaires, émancipation de la femme, organisation du travail, histoire, philosophie, religion [...], tout cela est analysé et prêché dans le roman» (Nocedal, 1860, pp. 15-16)11.

Une suspicion profonde, pour ne pas dire obsessive, imprègne le discours et les réactions catholiques face au roman. Mais sur ce fond de méfiance et de condamnation se greffent parfois des comportements et des jugements plus nuancés.




Des attitudes contrastées

L'attitude des catholiques par rapport au roman ne se limitait pas dans tous les cas à une condamnation absolue et exclusive. Dès la première moitié du XIXe siècle, différentes attitudes et tactiques furent mises en œuvre provenant d'ailleurs aussi bien de laïcs que d'ecclésiastiques. Des chercheurs comme Antonio Ferraz Martínez, Ignacio Ferreras ont montré l'existence de collections de romans moraux, à prédominance catholique dans les premières décennies du siècle et la diffusion, limitée il est vrai, de romans édifiants espagnols. Il semble, par ailleurs, que dans les années 1840-1845 certains écrivains catholiques n'aient pas hésité à «emprunter» le moule du roman-feuilleton, pseudo-historique ou de mœurs pour riposter a l'invasion des romans étrangers de veine anticléricale. On ne peut ignorer la production, à cette période, d'écrivains comme Francisco Navarro Villoslada, Milà de la Roca, Mariano Riera y Comas, de Joaquín Roca y Cornet ou encore de Patricio de la Escosura qui publièrent un ou plusieurs romans «antidote»12.

Dans le cas de ces écrivains, les romans catholiques proposés sont, à cette période précise, une réponse au succès de la littérature anticléricale qui prend une ampleur particulière avec la diffusion des feuilletons français et de ceux de leurs imitateurs espagnols13. Le propos franchement contre-révolutionnaire de ces romans s'affiche dans le titre: ce sont Los misterios de Barcelona (1844) de Milà de la Roca, Misterios de las sectas secretas o el franc-masón proscrito (1847-1851) de Riera y Comás, El Antecristo (1845) de Villoslada, et les plus tardifs ouvrages comme De qué sirven las monjas (1869) de Francisco de Asís Aguilar14.

Dans El Antecristo, Navarro Villoslada explicite sans détours le propos de certains écrivains catholiques décidés à reprendre à leur compte les stratégies romanesques de la littérature «anticléricale». Si le roman est mauvais, déclare Villoslada, il faut le neutraliser en le mettant au service d'une thèse religieuse. Il ne cache pas dans le prologue de son roman le souhait de mettre ses talents d'écrivain catholique au service de la bonne cause. Cet opportunisme littéraire qui consiste à produire des œuvres ou romans de «circonstance» n'est certainement pas une garantie de qualité, reconnaît l'auteur de El Antecristo, mais «le romancier doit avant tout être utile a ses semblables, mettre sa plume à leur service et ne pas s'enfermer comme la chenille dans le cocon de l'isolement et de l'indifférence» (Villoslada, 1845, p. 7).

Villoslada réclame le droit pour tout romancier d'utiliser son art comme une arme idéologique; conscient comme beaucoup de ses contemporains catholiques de l'indéniable impact social de la littérature romanesque, il se propose d'évoquer dans El Antecristo les problèmes les plus graves qui se débattent dans l'Espagne de son époque: «La question religieuse, la question sociale et la question politique. Elles sont toutes étroitement liées et aucune ne peut être résolue sans les autres» (ibid., p. 5)15. L'engagement social revendiqué par Villoslada est celui d'autres écrivains comme le carliste Riera y Comas, dont l'ouvrage Misterios de las sectas secretas (1857) imprégné de la philosophie traditionaliste de penseurs réactionnaires comme Rafael de Vélez et l'abbé Barruel est une des nombreuses imitations «a lo cristiano» des Mystères de Paris d'Eugène Sue ou encore d'ecclésiastiques comme Pedro Salgado, Francisco de Asís Aguilar, tous deux auteurs de romans destines à «combattre les mauvaises doctrines religieuses et sociales».

Si dans les premières décennies du siècle, l'appropriation stratégique du roman semble recueillir l'assentiment d'une grande partie du monde catholique, la part qu'il convient d'accorder au simple plaisir, à la distraction (deleite) et l'ancrage de cette littérature dans les réalités du moment suscitent bien des controverses.

L'attitude des catholiques face à l'essor du roman est contrastée et les concepts et stratégies élaborés sont contradictoires. Pour certains, le plus grand danger n'était pas le roman en tant que genre mais l'utilisation qui en était faite par les écrivains irréligieux. À leurs yeux, il était légitime de récupérer le genre pour la défense des intérêts de la religion et de l'Église. La moralisation du roman le transformerait alors en un «antidote» instructif et agréable. D'autres catholiques cependant tout en admettant l'impact stratégique de cette littérature ne semblaient pas prêts à accepter qu'elle puisse devenir «une tribune de discussion politique et sociale» (Nocedal, 1860, p. 385). L'excessive liberté de l'écrivain de traiter dans un roman des problèmes d'ordre philosophique, politique et social incitait les lecteurs à juger de tout et à s'affranchir de l'autorité morale de l'Église.

Doutes et réticences à l'égard de la littérature romanesque furent exprimés par le clergé dont de nombreux membres s'initièrent au roman, comme en témoigne l'abondante liste de noms d'ecclésiastiques dans les catalogues de l'époque. Certains d'entre eux comme Jaime Balmes, Francisco de Asís Aguilar ou encore Pedro Salgado tout en prêchant la récupération tactique du genre tentaient d'en établir scrupuleusement les limites. À ce sujet l'attitude ambivalente de Balmes est symptomatique. Conscient de la pénétration sociale de cette littérature et soucieux de «contrer les terribles effets des romans français», l'ecclésiastique catalan avait entrepris de publier dans les années 1846 un roman «religieux» et historique, Un monje y un proscripto (Ferraz Martínez, 1992, p. 960). Seuls quelques fragments de ce roman, qui, à travers les conversations entre un moine et un proscrit libéral de 1823, voulait explorer les remous politico-religieux de l'époque, furent diffusés en 1850. Cette tentative ainsi que celle de nombreux autres ecclésiastiques qui s'aventurèrent dans la littérature récréative à leur corps défendant témoigne de la reconnaissance par l'Église et le clergé de l'impact idéologique du roman16.

Des écrivains et des membres de la hiérarchie religieuse comme le piariste Pedro Salgado et Francisco de Asís Aguilar pratiquèrent une double écriture qui consistait à amortir et à dévaloriser à travers prologues et articles le caractère romanesque de leur propre production17.

La légitimation plus explicite du roman allait bénéficier d'initiatives institutionnelles de la part de la hiérarchie catholique. Les exemples des jésuites italiens, les Pères Bresciani et Juan José Franco, instigateurs de la publication régulière de bons romans dans La Civiltà Cattolica dès 1850, et le succès éditorial de la collection de romans édifiants diffusés sous la tutelle du Cardinal Wiseman en 1854, avaient porté leurs fruits. En 1859 un groupe d'ecclésiastiques de Séville furent les promoteurs de El Antídoto, collection de petits romans chrétiens dont pouvaient bénéficier les abonnés aux journaux El Pensamiento Español et La Regeneración (ibid., p. 969).

La «christianisation» du genre et les limites qu'il convenait de lui imposer fit l'objet d'un débat en 1860, par discours interposés, devant la Real Academia Española entre Cándido Nocedal et le Duque de Rivas. Les points de vue contrastés de ces écrivains et hommes politiques catholiques nous éclairent sur les différentes tendances et pratiques littéraires des catholiques du XIXe siècle.

Pour Cándido Nocedal, le genre n'est pas condamnable en lui-même et seule l'utilisation «perverse» qui en est faite peut le dénaturer. Les «mauvais romans» sont évidemment ceux qui ont une intention sociale et politique et surtout ceux qui prétendent décrire une réalité qui n'a pas été tamisée par le filtre du dogme et des valeurs chrétiennes. L'amalgame que fait Nocedal entre «la novela y lo novelesco» prouve bien qu'à ses yeux «enseñanza y deleite» ne sont pas incompatibles, ce qui est condamnable (et dangereux) dans le roman moderne est sa capacité à refléter un état de société, une histoire en mouvement. Toute intention réaliste qui dévoilerait les pulsions et frémissements secrets de la société est à bannir. Le roman ne peut être en aucun cas un instrument de conquête sociale ou un relais de plus vers le savoir:

Aujourd'hui la littérature prétend être transcendantale et dans les romans l'on ne respecte plus ni règles ni principes [...]. Économie politique, législation civile et criminelle, systèmes pénitentiaires, émancipation de la femme, organisation du travail, histoire, philosophie, religion, tout, absolument tout est matière à roman et à théâtre, tout peut être enseigné et inculqué grâce à cette littérature.


(Ibid., p. 16)                


Idéalisme et asepsie sont de mise et pour Nocedal les romans catholiques se doivent avant tout d'être le prolongement plus ou moins distrayant de la catéchèse.

Dans sa réponse au discours de Cándido Nocedal, le Duque de Rivas dénonce à son tour le venin des romans «populaires et impies» qui propagent doctrines perverses et principes révolutionnaires. Mais tout en prenant acte des conséquences dangereuses pour l'Église et la religion de cette littérature très profondément imprégnée de l'idéologie de l'époque, il préconise de lutter avec des armes égales. La littérature romanesque ne peut rester à l'écart des préoccupations sociales et politiques du moment, des réalités les plus prosaïques. Aux écrivains catholiques donc d'utiliser au mieux ce nouvel instrument de diffusion des idées:

Je crois que si le roman était partie prenante [de l'évolution sociale] pour combattre les passions perverses du siècle, pour contrecarrer ses tendances perturbatrices et s'opposer au torrent de démoralisation qui entraîne la société dans des précipices insondables, il rendrait de grands services au genre humain. Que le romancier s'approprie les progrès des connaissances modernes, l'esprit de discussion qui nous dévore, n'est pas un mal en soi; ce qui est dangereux c'est qu'il le fasse pour prêcher des principes erronés, pour exciter les instincts dépravés de l'époque, pour répandre des doctrines dissolvantes, impies et corruptrices [...].


(Duque de Rivas, 1860, p. 410)                


Les approches du roman proposées au cours de cette période portent en germe la querelle sur le roman dit réaliste et social, grave motif de préoccupation pour l'Église dans les années 1880 mais aussi incitation pour revendiquer un «realismo controlado». À la même période, des écrivains catholiques comme Juan Mañé y Flaquer revendiquent un art littéraire susceptible «d'impressionner vivement les sens, de laisser des empreintes profondes et durables et dont la source d'inspiration devrait être la nature humaine». Il s'agit pour lui de remettre en cause la littérature excessivement idéaliste de romanciers comme Antonio Trueba qui «réprouve dans ses romans des vices qui n'existent pas et loue des vertus qui n'existèrent jamais» (Flaquer, 4 août 1861, p. 6953).

En prenant ses distances par rapport au «costumbrismo» passéiste de Fernán Caballero et à l'asservissement rigide de la littérature de Trueba et d'autres de ses contemporains à la morale, Mañé y Flaquer plaide pour un roman plus en prise sur les réalités de l'époque.

À ce moment-là, Antonio de Valbuena est un de ceux qui résumeront de façon la plus péremptoire «l'idéal» du roman moderne qui doit inspirer tout écrivain catholique: «qu'il s'agisse des actions et des événements ou des personnages, le roman ne doit être ni idéaliste ni réaliste au sens exclusif du terme et doit se contenter de proposer la réalité idéalisée» (Valbuena, 1878, p. 46)18.

Tout au long du siècle, les indécisions et craintes des catholiques concernant le roman se reflètent dans l'indéfinition même du genre: roman catholique, religieux, moral, édifiant ou original lorsqu'il convient de se démarquer des productions étrangères, sont les appellations les plus fréquentes. Quant au label historique, il semble avoir joui d'un engouement particulier chez les écrivains catholiques qui le cultivent dès les années 1835-1840. Ce roman dit historique qui prétend s'inspirer d'une tradition solidement ancrée à l'étranger (le Cardinal Wiseman, les jésuites Bresciani et Franco) fait coexister les ingrédients du roman de mœurs du «costumbrismo» réactionnaire et idéaliste, l'histoire lointaine et contemporaine.

Il semble que la dimension historique constitue une assurance contre les débordements de la fiction et soit le moule le plus propice à la fois pour édifier, plaire et transmettre acritiquement symboles et valeurs. L'histoire permet en effet l'élaboration d'une écriture romanesque sans mystère, investie d'une fonction essentiellement didactique et exemplaire.

Quoi qu'il en soit, l'Église et les catholiques ne pouvaient, ni ne souhaitaient rester indifférents face à l'essor du roman. Bien que les concessions accordées au genre romanesque soient en nombre limité et toujours en fonction d'un concept d'utilité indissolublement asservi à la moralité, on ne peut sous-estimer les initiatives et les tactiques qui s'élaborèrent au cours du siècle d'abord pour s'opposer au «flot» des mauvais romans et ensuite pour produire de bons romans à la portée de tous les catholiques.




Le roman édifiant ou la morale en action

Les écrivains catholiques ont-ils été en mesure de résoudre «le difficile problème d'unir, par un sage mélange, l'utile, l'édifiant et l'instructif à l'agréable» (Bibliographie Catholique, 1842-1843, p. 257).

Si on analyse la plupart des romans et œuvres dites de littérature «légère» des catalogues et bibliothèques, il est permis d'en douter. L'intention didactique de cette littérature transparaît jusque dans les titres: Virginia o la doncella cristiana, María o un ángel en la tierra, Honorina o el triunfo de la humildad sobre el orgullo, Huberto o los funestos efectos de la pereza y la indocilidad.

Par ailleurs, au cas où le titre ne serait pas assez explicite, la plupart de ces ouvrages sont accompagnés d'un label définissant les limites du genre. En général il s'agit de «novela religiosa», «historia religiosa», ou encore «novela moral, novela instructiva», toutes les définitions étant destinées à rassurer lecteurs et autorités religieuses. Ces précautions seront d'usage au moins jusque dans les années 1920 et l'ecclésiastique Ladrón de Guevara rappelle encore aux lecteurs du XXe siècle: «Les titres sont aussi une indication utile. Les romans qui s'intitulent 'mystères' sont la plupart du temps absolument condamnables» (Guevara, 1910, p. 13).

Il semble bien que l'appellation «novela» à elle seule suffise à évoquer tous les dangers et écueils que l'Église et la religion veulent bannir à tous prix: à savoir la fiction, l'imagination, l'invraisemblable, bref ce qui sollicite les sens et la passion. La méfiance à l'égard de ce genre justifie les infinies précautions prises par les romanciers catholiques pour définir le contenu de leur œuvre et en montrer l'utilité. La majorité d'entre eux respectent l'impératif didactique qui consiste à «rendre certaines vérités morales plus sensibles». Antonio de Valbuena définit en 1878 les principes qui régissent tout roman chrétien digne de ce nom:

La finalité d'un bon roman ne peut être seulement [...] de distraire, finalité en soi peu rationnelle et peu digne de l'être humain mais d'édifier et d'instruire tout en divertissant. [...] Le roman doit être profondément religieux; [...] il doit être imprégné [...] du sentiment religieux, baume divin qui guérit les cicatrices de l'âme, nectar onctueux qui apaise la soif de plaisir, adoucit les peines et les amertumes de l'exil sur la terre.


(Valbuena, 10/II/1878, pp. 45-46)                


L'asservissement du genre à l'exemplarité et à l'enseignement se reflète dans l'univocité des titres. C'est souvent la même vision dichotomique, manichéenne du monde qui est évoquée dans ces petits romans: Pedro Juan y Juan Antonio, novela social de Modesto Villaescusa, La mujer fuerte de Ceferino Suárez Bravo, Venganza y castigo de José Selgas ou La misión de la mujer de María Pilar Sinués del Marco. D'un côté se trouvent les «bons»: femme pieuse, ouvrier frugal et croyant, prêtre digne de tous les éloges et de toutes les récompenses, et de l'autre ceux qui méritent mépris et horreur: l'incroyant, la femme adultère, l'ouvrier socialiste et paresseux.

Ce sont des histoires vécues parfois, comme le précise l'appellation roman historique ou «de mœurs», le plus souvent inventées pour les besoins d'une cause et qui s'arroge le droit d'utiliser la fable sous le masque de l'histoire vraie (Pierrard, 1984, p. 107).

Cette extrême simplification d'un univers lisible pour tous les publics se retrouve dans l'organisation de cette matière romanesque. La lisibilité est renforcée par l'omniprésence de l'auteur qui corrige ou oriente la lecture et indique le parcours en faisant précéder chaque chapitre ou épisode d'un aphorisme condensant la morale de l'histoire. C'est un procédé courant chez les femmes écrivains comme Fernán Caballero, Sinués del Marco et Ángela Grassi, qui semblent ainsi vouloir s'absoudre du péché de l'écriture: «Un livre moral et une femme croyante corrigent bien des défauts; un mauvais livre et une mauvaise femme conduisent bien des cœurs a leur perte» (Aphorisme de El copo de nieve, Grassi, 1992, p. 9).

La plupart du temps, logique morale et logique romanesque convergent dans l'épilogue et c'est alors le personnage principal qui se substitue à l'auteur pour conclure comme le fait Clotilde dans El copo de nieve:

La femme qui savoure les ineffables délices du devoir accompli ne craint pas la vieillesse [...]. Heureuses sont celles qui savent réfréner leur imagination et suivre l'étroit chemin du devoir et de la prudence car le bonheur est un flocon de neige qui se transforme en boue s'il tombe à terre.


(Ibid., p. 386)                


Dans le cas de romans comme Pedro Juan y Juan Antonio (1904) à thématique sociale, l'exemplarité est rehaussée par les titres des chapitres qui symbolisent le parcours vertueux de l'un et la «descente aux enfers» de l'autre: «oveja descarriada»; «miserias y grandezas»; «el Hijo pródigo», etc.

Le schématisme de la trame romanesque est souvent au service d'une polarisation sur le bien et le mal. Cette structure duale est illustrée par la présence de deux amis (femmes ou hommes), de deux frères ou sœurs, de condition humble ou élevée dont l'existence reflète les résultats d'une éducation pieuse et les ravages des principes libéraux. Dans tous les cas de figure, cette mise en scène de caractères opposés permet d'évoquer ce qui est une véritable obsession pour l'Église: les mauvaises lectures et l'éducation «libérale». Ce schéma presque immuable est celui que l'on trouve bien sûr dans la littérature édifiante française dès les années 1840 et dont s'inspirent les romanciers espagnols. Ce sont des ouvrages au titre évocateur: Léontine et Marie ou les deux éducations, de Mme Voillez, qui présente les résultats opposés de deux éducations dirigées, «l'une suivant les maximes du monde, l'autre suivant les principes du christianisme» (Bibliographie..., 1842-43, p. 382).

Ces thèmes persistent sous la plume des romanciers espagnols jusqu'au XXe siècle bien qu'ils soient situés dans des circonstances historiques plus proches des lecteurs de l'époque et que la sensiblerie du genre larmoyant qui imprègne les romans français soit rachetée par un effort littéraire.

Dans de nombreuses œuvres romanesques du XIXe siècle, les auteurs évoquent l'effet «pervers» des lectures «malsaines» comme celles de Victor Hugo, Balzac et Ayguals de Izco en les opposant aux lectures recommandables comme celles du Cardinal Wiseman et bien sûr plus précisément Fabiola o la virgen de las catacumbas réédité plus de trente fois dans le siècle. Qu'il s'agisse de l'héroïne de La venganza de un ángel de Villaescusa ou de Alfredo o la unidad católica de Pedro Salgado, le lecteur se voit conseillé par personnage interposé la lecture de Fabiola... dont sont présentés les principaux attraits, le romancier tissant de la sorte un véritable intertexte didactique.

La majorité des romans de l'époque s'intéressent à l'éducation mais cette préoccupation prend un relief particulier dans la production romanesque féminine. Presque tous les romans de Antonia Rodríguez de Ureta traitent des effets «funestes» d'une éducation qui n'est pas régie par les principes chrétiens. Déclarant son intérêt prioritaire pour l'examen «des lamentables systèmes éducatifs qui corrompent la société, Doña Antonia expose ses convictions dans des ouvrages comme Andrea o la hija del mar» (1896) qu'elle définit comme «un roman éminemment moral dont la finalité est de démontrer à l'appui de multiples exemples, l'épouvantable éducation que reçoit actuellement la femme et le caractère pernicieux des méthodes d'enseignement soit disant morales». Ce titre, qui est tout un programme, souligne encore une fois les intentions essentiellement didactiques d'une littérature récréative où le propos moralisateur annule toute densité et autonomie du récit.

Ce sont les mêmes intentions qui inspirent l'œuvre de Ángela Grassi dont l'idéologie conservatrice et la culture catholique font d'elle un écrivain bien-pensant et orthodoxe aux yeux de son public et de l'Église. El copo de nieve rassemble tous les clichés du roman édifiant de cette époque; Clotilde est, à l'opposé de la vertueuse Juana, une jeune femme pervertie par l'éducation du siècle et imprégnée de «mauvaises lectures»: tous ses malheurs seront provoqués par son désir d'imiter les héroïnes de ces romans impies pour qui «la vertu est un mythe, un fantôme créé par des esprits fanatiques pour asservir les êtres pusillanimes» (Grassi, 1992, p. 92).

Éducation irréligieuse et mauvaises lectures sont également dénoncées dans les romans de type historique comme Alfredo o la unidad católica (1863) de Pedro Salgado qui tente lui aussi dans le prologue de baliser le parcours des lecteurs. Cette œuvre, affirme l'ecclésiastique, n'est à proprement parler «ni un roman, ni un traité [...]. Les éléments empruntés à la fiction romanesque sont destinés à rendre plaisante une lecture qui, autrement, n'aurait que peu d'intérêt pour le public» (Salgado, 1863, p. IX). Il s'agit donc bien d'asservir l'attrait et le plaisir de lire au didactisme.

La présence de cette tendance moralisante semble justifier la permanence et la résurgence du genre historique. Garde-fou contre les excès de l'imagination, l'Histoire est un vivier permanent d'enseignements moraux. Le genre historique se prête beaucoup mieux à la diffusion du message idéologique. Qu'il s'agisse de romans caractérisés par leur éloignement dans le temps ou leur ancrage dans l'époque contemporaine, le romancier-historien se sent libre de choisir les événements et les personnages historiques les plus aptes à faire passer ses principes de morale.

C'est l'exemplarité qui dicte au roman historique son organisation, qui résout les contradictions de l'événementiel, qui désigne les thèmes et les moments significatifs, particulièrement ceux qui font ressurgir la lutte entre la civilisation (chrétienne dans ce cas) et la barbarie: cette dernière pouvant être transférée des époques les plus lointaines à un présent inacceptable. Dans la production romanesque catholique de 1840 à la fin du siècle, le choix des événements de l'Histoire ainsi que l'éclairage proposé sont imprégnés de cette volonté de revaloriser un héritage national et d'en dégager «une essence».

Le roman, la diégèse ne sont qu'un support idéologique de plus dans l'arsenal des moyens mis en œuvre pour défendre la cohésion d'une religion et l'identité d'une institution menacées par les nouveaux courants de pensée. La dramatisation au niveau du discours officiel de l'Église des événements considérés comme une agression est répercutée dans le discours romanesque qui cherche à susciter adhésion affective et intellectuelle.

Les romans dits historiques d'écrivains comme Ceferino Suárez Bravo, Francisco Hernando, Navarro Villoslada, Pujol de Collado et bien d'autres encore illustrent parfaitement la mise en scène sentimentale et la reconstitution historique partiale d'événements passés qui ont valeur de mise en garde. Si l'évocation du passé renoue avec la tradition de l'épopée en sacralisant hommes et faits porteurs d'une vérité, l'enracinement dans le contemporain fonctionne comme une sanction contre tout dévoiement, toute remise en cause de la cohérence doctrinale et de l'intégrité religieuse. Dans les deux cas, la perspective historique est seulement inversée: le passé acquiert statut de «lection moralis», de fable même, et conforte une vision immobiliste de l'histoire. Dans le roman contemporain, la proximité événementielle annule toute distance ou perspective et le choix des événements obéit à une intention militante. Dans les deux cas on pourrait parler de «degré zéro» de l'écriture historique: l'Histoire n'est jamais perçue ou analysée dans son mouvement mais dans sa finalité. Qu'il s'agisse de romans du passé ou du présent, un ensemble de détails vérifiables, une certaine complaisance à décrire le matériel «social» de l'époque confèrent à l'œuvre une dimension prétendument réaliste et dépossède l'écriture romanesque de tout mystère.

Comme dans le reste de la production romanesque édifiante, l'intervention fréquente de l'auteur est destinée à cadrer le parcours du lecteur qui doit être plus soucieux en l'occurrence de sa propre édification que des péripéties de l'intrigue. Dans des romans comme Amaya o los vascos en el siglo VIII (1879) de Navarro Villoslada, El sacrificio de la vida (1877) de José Pallés ou encore Alfredo o la unidad católica du piariste Pedro Salgado, l'Histoire lisible, signifiante est indissociable de la doctrine chrétienne qui est rappelée aux lecteurs soit par les personnages principaux soit par l'auteur-historien. Les personnages s'assimilent, en outre, plus à des types qu'à des individus autonomes assumant ainsi une fonction symbolique. Encore une fois le schématisme de la matière romanesque renforce l'intention didactique et concentre sur les personnages toutes les caractéristiques des forces qu'ils incarnent.

Si roman il y a, il faut donc qu'il «rende certaines vérités morales plus sensibles» et il convient de le faire lire en lui donnant cette destination utile. En accord avec cette philosophie, le lecteur peut donc choisir entre les romans «populaires» de Francisco Capella «fondés sur les principes sains de la morale catholique», et dont la lecture est surtout «destinée à neutraliser les graves effets produits sur de nombreux esprits par l'abondante production de romans pourris et pestiférés qui inondent les foyers et pervertissent les mœurs» (La Hormiga de Oro, 10 juillet 1889, p. 752) ou encore «les productions littéraires de Fernán Caballero, publiées avec la licence ecclésiastique afin de garantir la pureté de son orthodoxie» (La Ilustración Católica, 14 avril 1880, p. 303), les romans de Modesto Villaescusa «connu pour la délicatesse de sa plume chrétienne capables de ciseler sans risque moral des tableaux instructifs» et ceux de Leandro Herrero, «à la fois récréatifs et instructifs».

Cette étude limitée de la production romanesque catholique permet d'avancer quelques conclusions concernant le concept de roman édifiant. L'on peut déjà remarquer que l'activité productrice des écrivains catholiques espagnols a été beaucoup plus importante qu'on pourrait le soupçonner: par le biais des bibliothèques et collections de bonnes lectures, de dépôts de «bons livres» ou de la presse, un nombre substantiel de romans pieux abreuvèrent le public catholique. En outre, un réel effort de diversification de l'offre se produit au milieu du siècle. Pour s'en rendre compte, il suffit de passer en revue la production destinée à de nouveaux publics, comme le publie féminin. De nombreux écrivains mirent leur plume au service des familles chrétiennes, et plus particulièrement des femmes, mères de famille et «ángel del hogar». Mais c'est surtout la production redevable à des femmes et pour des femmes, impressionnante par le nombre de titres et de rééditions, qui mérite d'être étudiée.

Par ailleurs la production et la diffusion de romans s'accompagne d'une intense moralisation du genre. Le discours préfaciel de ces œuvres est particulièrement révélateur des réticences et difficultés qu'éprouvent les écrivains catholiques à concilier la volonté d'édifier et la nécessité de plaire. Les romanciers se sentent obligés de proposer des modèles positifs de moralité. Dans la mesure du possible, il faut compenser par le contenu de l'œuvre le caractère suspect de la production romanesque elle-même.

En outre, les techniques narratives sont totalement au service de la finalité apologétique et édifiante. Ce conditionnement se traduit par l'absence d'autonomie des personnages, le plus souvent réduits à des types immuables et par l'intégration constante de digressions moralisantes qui se superposent au récit et freinent le rythme de l'action.

Ce que le discours préfaciel met aussi en évidence est la conviction de ces écrivains d'une mission à accomplir. Il importe pour la plupart d'entre eux de bannir l'idée d'un plaisir d'écrire. Les romanciers catholiques prêchent le refus du plaisir et exaltent une morale du sacrifice. À leurs yeux, l'abondance des romans ne prouve que trop que la plupart des auteurs y voient un chemin facile pour corrompre ou tirer un profit. Les concessions accordées à la fiction sont donc en nombre limité et toujours en fonction d'un concept d'utilité étroitement dépendant de la moralité. Un des prologues les plus éclairants à ce propos est celui du Père Luis Coloma rédigé en 1884 pour le premier tome des Lecturas Recreativas publié par El Mensajero del Corazón de Jesús. Pour Coloma, la seule justification de l'écriture romanesque est sa finalité exemplaire:

Il ne faut pas croire cependant [...] que nous condamnons les écrivains dont le talent particulier, dont l'analyse consciencieuse du cœur humain et dont la connaissance de la frivolité de l'époque [...] les poussent sur la voie difficile du bon roman qui est certainement à l'heure actuelle le meilleur moyen de lutter contre les mauvaises doctrines en y opposant les bonnes.


(Coloma, 1913, p. 10)                


On le voit donc: le romancier ne peut apparaître comme un créateur mais comme un intermédiaire entre un public qu'il convient d'instruire et une vérité préexistantes qu'il faut enseigner. Cette situation incommode du romancier catholique et toutes les contradictions qu'elle génère sont encore plus flagrantes lorsque la production romanesque est le fait des femmes.

Le discours monolithique de l'Église sur la production culturelle contemporaine peut faire écran et nous inciter à délaisser les accommodements à l'époque, les infléchissements qui surgirent sous la plume de certains écrivains catholiques. La nécessité d'évoluer vers des formes romanesques plus «proches de la vie» transparaissent dans le langage et l'écriture de ces romanciers. Le roman d'édification ne fut pas un genre immuable et il traduisit au cours du siècle, surtout après 1880, des démarches créatrices différentes.

À cet égard, les éloges dont bénéficièrent les romans d'un Luis Coloma sont significatifs. Roman à la fois historique et de mœurs, Jeromín (1903) fut reçu par la critique catholique et libérale comme «un genre particulier à mi-chemin entre le roman et l'histoire»; comme «la forme littéraire idéale» (Pidal, 1908, p. 53). C'est sans aucun doute l'exemple d'une œuvre qui sut récupérer à son avantage et assimiler certains ingrédients du roman moderne. Un roman qui, comme l'affirmait la Pardo Bazán, avait été enfin capable de surmonter les limites et étroitesses de l'idéologie pour s'aventurer sur la voie de la recherche formelle et d'une écriture plus adaptée aux exigences de l'époque19.






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