La fidélité a «La Regenta»: pour une traduction littéraire scientifique
Un contre cinq et cinq pour un
Jean-François Botrel1
Il s'agit de La Regenta, roman de Leopoldo Alas dit Clarín publié en deux tomes, à Barcelone, en 1884-1885 et traduit pour la première fois en langue française2, en 1987, chez Fayard, sous le titre La Régente, par cinq ouvriers de la traduction, un traducteur collectif en quelque sorte.
On rappellera que l'initiative de l'entreprise appartint au Directeur général du livre du Ministère de la Culture espagnol, Jaime Salinas, qui en 1985-86 s'adressa à un hispaniste français, auteur de deux importants livres sur Leopoldo Alas3, Yvan Lissorgues, pour produire, en un an, pour 19874, une traduction de ce roman de quelque 1.800.000 signes5. Le travail à façon s'imposait donc: d'où une équipe de quatre traducteurs qui se répartirent le travail en 8 parts égales, prises pour chacun dans chacun des tomes. Au milieu du gué, une traduction déjà faite par un traducteur unique, Claude Bleton6, a surgi et l'incorporation de celui-ci à l'équipe décidée.
On peut donc constater que la situation qui nous intéresse fut d'abord le fruit de la nécessité mais aussi que la mise en oeuvre du projet ne se fit pas au hasard puisqu'il n'était évidemment pas question d'envisager une traduction d'assemblage.
Observons d'abord que chacun des apprentis-traducteurs initiaux, tous les quatre professeurs d'université et non traducteurs professionnels7, n'avaient jamais fait de traduction littéraire au sens éditorial du terme, mais pouvaient compter sur une connaissance experte de la langue et littérature espagnoles, et pour deux d'entre eux d'une connaissance approfondie de l'oeuvre de Leopoldo Alas et plus particulièrement de ce roman dont ils avaient eu l'occasion de traiter dans le cadre de leurs cours8. Ce statut de traducteur non professionnel, d'universitaire, ces bases et compétences (la connaissance et la maîtrise du dictionnaire et de la grammaire, comme disait Clarín) sont évidemment essentielles pour apprécier la situation initiale.
Ensuite, un collectif de traduction littéraire ne peut envisager la bonne fin d'une telle entreprise que par la définition, après examen et discussion et d'un commun accord sur un certain nombre d'objectifs, de convictions, de principes et de solutions communes. Soit:
-donner à connaître une oeuvre majeure de la littérature espagnole afin de la rendre universelle: on a pu vérifier à cette occasion que, contrairement à l'opinion qui voulait que la ville personnage, Vetusta, renvoie à Oviedo, la «couleur locale» n'était pas ce qui caractérisait le plus La Regenta et il n'y a que 28 «notes du traducteur» sur les quelque 700 pages du roman en français9.
-la conviction était que l'oeuvre traduite «se ferait d'elle même», en laissant la parole à l'auteur, en le laissant projeter son ombre française, comme la voix qui accompagne celle d'un chanteur dans un registre imperceptiblement différent, par l'entremise et non l'intromission de fidèles serviteurs: être au service du texte..., des traducteurs naïfs en quelque sorte -et empiriques- dont le projet était simplement de rendre accessible en français le texte en espagnol tel qu'il est10.
-la non propriété absolue des solutions proposées, leur caractère potentiellement évolutif sous les effets de révisions croisées, entre traducteurs, et d'une révision finale par le coordinateur -ingénieur et compagnon-, mais non l'éditeur11. L'illusion dangereuse du dialogue privilégié entre un/le traducteur et l'auteur, le risque de transfert ou de confusion, se trouvaient par le caractère collectif de l'entreprise maintenus à distance.
-le respect, après étude, du mode d'écriture de l'original, dont on sait, grâce à la recherche12, qu'elle est «jaillissante», pratiquement pas travaillée -d'où ce qu'on appelle parfois des «lourdeurs»- et qu'elle répond à un projet esthétique de type réaliste/naturaliste particulièrement mûri. D'où la stricte conservation de la structure des phrases -du style- sauf impossibilité absolue, bien sûr, avec pour conséquence le maintien raisonné, conscient, des répétitions, des rythmes ternaires, des polysindètes13, mais aussi des procédés de réflexivité, des glissements subtils du discours indirect libre au monologue intérieur de la part d'un narrateur en situation d'empathie ou d'ironie, etc. et même de l'emploi non «conforme» des guillemets pour signaler -pas toujours- des discours indirects14. Au pire, avec cette façon de faire, le parti-pris d'impersonnalité se trouve accentué par le maintien à distance du traducteur-narrateur et se traduit par une fidélité accrue au programme esthétique de l'auteur-source, tendance que l'on pourra conventionnellement opposer à celle du traducteur unique tenté de «réécrire» le roman, non pas l'histoire qui est d'ailleurs insignifiante, mais la chair même d'un roman dont le style est soumis à des leçons d'humilité, par la volonté de l'auteur.
-viser à une traduction «historique»: non pas le pastiche, bien sûr, mais avec une réelle sensibilité, par imprégnation homéopathique, grâce à des lectures assidues, à la langue de Zola et de Maupassant plus que celle de Flaubert ou Huysmans. C'est ainsi que les paysans de La Régente, en situation de méta-langage, parlent, par convention, comme ceux de Maupassant, comme le père Amable ou César Houlbrèque, que l'on a finalement préféré «femme de chambre» à «chambrière», «marais» à «maremme», etc.15. La définition de solutions sous forme d'équivalences ou non pour un certain nombre de lexèmes/mots récurrents, après vote si nécessaire. C'est le cas pour l'équivalent de la Regenta: la Régente plutôt que la Présidente16, du magistral17, mais aussi «el hombre del aya» (gouvernante/préceptrice), la barca de Trébol, les autres noms du type: Trabuco, Trifoncillo ou el Palomo.... Il a fallu s'entendre sur ce qu'il y a derrière les mots pour s'inscrire correctement dans l'espace du roman18 ou rendre compte de la vision d'un personnage19, pour correctement interpréter les attitudes en espagnol, pour toujours employer les mêmes mots en français, indépendamment des difficultés que rencontre habituellement tout traducteur et qui dans le cas de La Regenta, sont particulièrement nombreuses, étant donné la richesse et la créativité de la langue et de l'expression de Clarín.
Quant au traitement dans la traduction de l'ironie permanente, sous toutes ses modalités, il mériterait un étude en soi, tant il met en cause le lecteur, avant même le traducteur...20.
Ce parti-pris du collectif de traducteurs a même pu avoir des conséquences sur le domaine conventionnellement réservé de l'éditeur.
On a déjà vu comment le problème du titre se trouvait automatiquement résolu avec le choix de l'équivalent La Régente pour La Regenta21.
Mais, en contradiction avec les normes éditoriales et typographiques actuelles, il a été obtenu que soient maintenus tous les guillemets de l'auteur, y compris dans les situations ambigües ou non conformes.
De même, la marque d'ironie associée à l'usage de l'italique dont Clarín use abondamment a été systématiquement conservée, alors que, par exemple, le traducteur anglais a choisi de la faire disparaître22.
Le cas le plus symptomatique est peut-être celui de la couverture qui dans la collection des traductions Fayard comporte obligatoirement une reproduction faite à partir d'un tableau. Le fait que l'éditeur ait accepté qu'un des traducteurs choisisse l'image la plus adéquate a permis d'éviter une atteinte au principe de fidélité en écartant un tableau de... Goya, au bénéfice d'une scène de bal tirée de la toile peinte eu 1894 par le peintre catalan Francesc Miralles, intitulée «Vals»23. Certes il s'agit du paratexte et non du texte lui-même mais quiconque accorde la moindre valeur aux positions de Genette, reconnaîtra qu'il s'agit de lieux stratégiques et que comme tel nul n'est autorisé à s'en désintéresser, une étude comparée des différentes couvertures choisies pour les différentes traductions existantes de La Regenta montrerait que le sens donné par cette image liminaire respecte de façon inégale le principe de fidélité au texte, c'est le moins qu'on puisse dire24. Mais les chercheurs nous ont depuis longtemps éclairé à ce sujet25....
Peut-on dans ces conditions affirmer que, dans ses objectifs, la traduction peut être scientifique et démocratique26, et faire la démonstration de ce qu'elle est néanmoins satisfaisante, voire réussie?
On pourra à l'infini débattre des avantages et inconvénients du traducteur unique ou collectif. Étant persévérant dans la seconde pratique27, je la défendrai évidemment, pour le seul cas de Clarín.
En rappelant d'abord une évidence grossière: ce qu'un traducteur peut ne pas voir -par exemple, une situation d'ironie-, peut difficilement échapper à dix yeux et le risque de contresens, d'inexactitude est moindre à cinq qu'à un, qu'à deux, etc.; même un agrégé d'espagnol, un professeur des universités expérimenté peut se laisser surprendre et traduire «desván» (grenier, galetas) par «diván» -lapsus tout naturellement freudien.
En affirmant qu'il est plus productif et fécond de choisir parmi cinq ou deux solutions -a fortiori quand elles sont le résultat de l'analyse scientifique- que d'en essayer plusieurs tout seul, quand la tentation a été repoussée d'en rester à la première hypothèse ou même à la dernière. Comment traduire la joie de trouver chez l'autre traducteur la solution évidente et qu'on a tant cherché, tout en sachant qu'en multipliant les propositions une solution encore meilleure -encore plus fidèle- pourrait apparaître?
En défendant le parti-pris scientifique de la traduction pour un roman naturaliste, et tout particulièrement pour un roman comme La Régente qui pourrait se trouver comme appauvri, malgré ou à cause de son immense richesse verbale et humaine, par l'insuffisance des moyens linguistiques d'un seul traducteur pour aussi bon connaisseur et pratiquant de sa langue/de la langue qu'il soit: la fidélité, c'est donner l'exact sens, mais aussi tout le sens, y compris celui qui est caché...
En apportant la preuve par la réception: en constatant que la critique impressionnée par la découverte du roman n'a pas eu d'éloges pour la traduction, ce silence étant sans doute la meilleure appréciation28, d'autant plus que la luxuriance de la langue et l'ironie ont, quant à elles, bien été remarquées, senties et célébrées29. L'aspiration à faire en sorte d'être oublié, à la transparence éthérée du traducteur passeur ou serviteur bien que non muet, aurait-elle été exaucée?
Pour être exact, dans un cas à notre connaissance, des réserves et des critiques ont été formulées: il s'agit du compte-rendu de la traduction dans la revue professionnelle Les langues néolatines signé de Juan Marey dont le point de vue mérite d'être reproduit pour nourrir le débat30.
Cette notion de fidélité -la réalité de ses conséquences ou de ses applications- mériterait d'être examinée contrastivement - contradictoirement pourrait-on dire, à partir de plusieurs traductions dans une même langue -qui ne souhaite être le seul, unique, définitif Cervantes français? Las!-31, mais aussi dans plusieurs langues, afin de vérifier qu'en lisant La Régente (en français de France), La Regenta (en anglais et en néerlandais), Regentka, Lásky Pani Ozoresovej (en slovaque), A Corregedora, La Presidentessa, Die Präsidentin, Presidentsakan (en suédois), Pasiunea Anei Ozores (en roumain), Tingzhang Furen (en chinois), Rettspresidentens Hustru (en norvégien), etc. nous lisons bien le roman de Leopoldo Alas, ou bien que, fatalement, inexorablement, nous offrons un méta-roman, produit de faits de langue et d'histoire qui appartiennent à chaque langue et pays d'accueil.
Quoi qu'il en soit, faisons en sorte que s'agissant d'un patrimoine classique et universel, le bien, en étant approprié, n'appartienne à personne, ou plutôt qu'il n'appartienne qu'à chacun de ses lecteurs dans une communication unique et aussi peu médiate que ce soit avec un auteur absent dont le traducteur croit, en toute naïveté, entendre l'approbation et en tout cas la satisfaction d'être enfin traduit devant l'éternité: c'est ce que voudrait dire cette profession de fidélité d'un des traducteurs à l'infidèle malgré elle, appelée La Regenta/La Régente, de Leopoldo Alas Clarín traduit de l'espagnol par A. Belot, C. Bleton, J.-F. Botrel, R. Jammes, Y. Lissorgues (coordinateur).