Ernest Bark von Schultz, altérité et cosmopolitisme
Dolores Thion Soriano-Mollá
Sans doute le nom d'Ernest Bark von Schultz est-il méconnu en France. Peut-être les hispanistes ayant porté quel qu'attention à l'œuvre de l'écrivain Ramón M. Valle-Inclán1, à propos de la presse de la Fin de siècle ou bien de la question sociale, pourront entrevoir quels furent les rapports que Bark entretint personnellement avec l'altérité2.
L'histoire d'Ernest Bark von Schultz (Kaava, Estonie, 1853 - Madrid, 1922) est celle d'un personnage qui sort de l'ordinaire de ses contemporains, même si sa pensée et sa bibliographie sont passées sous silence en raison des avatars que l'Espagne a connus au XXe siècle. Pourtant, la présence et la vivacité d'Ernest Bark se sont propagées de la Russie des Tsars à l'Espagne de la Restauration pour contribuer à détourner l'ordre des choses, transformant un certain nombre de pratiques présidant aux relations politiques, sociales et esthétiques. Par la suite, Bark s'imposa comme un intellectuel cosmopolite qui mit son érudition au service du peuple espagnol puis, de l'humanité.
En raison de l'histoire des Pays Baltes où il est né, d'un parcours de jeunesse particulièrement tortueux et du contexte historique de l'Espagne en tant que terre d'accueil, Ernest Bark a été en permanence confronté au multiculturalisme, et, en conséquence, aux deux faces de la même réalité, l'identité et l'altérité. Ainsi, ses origines et son vécu dressent un profil original dont l'identité répond de manière singulière aux deux catégories établies par Paul Ricœur: l'ipséité (qui suis-je?) et la mêmeté (que suis-je?). En assumant les traits essentiels de son identité qui demeurent inchangeables, Bark parvient à se projeter dans des rapports d'altérité. Ces liens ne se tissent pas forcément dans l'opposition à l'autre, mais à partir du maintien de soi, concept défini par Ricœur en tant que dialectique du soi et de l'autre, sous-tendue par la responsabilité de l'individu. Le philosophe le définit comme suit:
Le maintien de soi, c'est pour la personne la manière telle de se comporter qu'autrui peut compter sur elle. Parce que quelqu'un compte sur moi, je suis comptable de mes actions devant un autre. Le terme de responsabilité réunit les deux significations: compter sur..., être comptable de... Elle les réunit, en y ajoutant l'idée d'une réponse à la question: «Où es-tu?» posée par l'autre qui me requiert. Cette réponse est «Me voici!» Réponse qui dit le maintien de soi3. |
«Me voici!» dira Ernest Bark en tant que citoyen engagé, avec la dose suffisante d'utopie pour défendre l'unité dans la diversité, le cosmopolitisme universel ou l'internationalisme, tel que nous allons tenter de le démontrer.
De la Russie à l'Espagne, le parcours d'Ernest Bark est celui d'un romantique idéaliste en quête de cosmopolitisme. Néanmoins, dans un premier temps, sa préoccupation majeure fut la lutte contre l'absolutisme du tsar, lutte qui, dans les Pays Baltes, rattachés à la Russie suite à la défaite de la deuxième Guerre Nordique (1721), est associée aux revendications nationalistes.
La complexité historique de ces pays détermine indéfectiblement les hommes d'un point de vue ethnique, social et, par conséquent, identitaire. Historiquement l'Estonie faisait partie de la Livonie, de même qu'une partie de la Pologne actuelle appartenait à la Lituanie. Envahie depuis le XVe siècle par les chevaliers teutons, la Livonie était dirigée par ces nobles, connus sous le nom de barons balto-allemands. De plus, à cause de sa situation géographique, la Lituanie fait l'objet des convoitises des pays voisins; le Danemark, la Suède et la Russie se sont emparés successivement de ces terres longeant la mer Baltique.
Qu'Ernest Bark soit Livonien, Letton, Russe, Polonais, Allemand ou Espagnol, la pluralité comme l'incertitude qui entourent ses origines en disent long. Si, d'une part, elles suffisent à la constitution d'un esprit international singulier, elles traduisent, d'autre part, la manière dont Bark est perçu, mais aussi, et surtout, comment il se perçoit lui-même, comment il se positionne face aux autres. Il se dit Allemand dans l'Estonie natale, Estonien dans la Russie tsariste, Russe en Allemagne, en Suisse et en Espagne. La série pourrait se prolonger: nationaliste en Estonie, nihiliste révolutionnaire en Russie, socialiste humaniste en Allemagne, révolutionnaire anti-tsariste et anarchiste en Suisse, en France et en Espagne. Que Bark ait laissé flotter une aura de mystère autour de son personnage, par les multiples origines dont il se revendique, ne fait pas de doute. Par ailleurs, il saura en tirer bénéfice en s'affublant des traits les plus saillants des différentes nationalités qu'il peut incarner. Nous y reviendrons.
Retraçons brièvement ce parcours initiatique international de Bark. Issu d'une famille de la petite aristocratie balto-allemande des provinces russes, Ernest Bark von Schultz délaisse ses études à l'École Polytechnique de Riga, au bénéfice de son activisme au sein du Mouvement du Réveil de l'Estonie et de ses revendications contre l'oligarchie en place. Ces revendications le poussent à participer à la guerre contre la Turquie (1877), croyant au retournement annoncé de l'armée qui aurait dû, d'après les jeunes nihilistes, renverser le tsar et instaurer la démocratie. Ce renversement ne se produisant pas, il décide de déserter, pour poursuivre ses études d'Histoire, de Philosophie et de Politique près les Universités de Leipzig, de Munich et de Berlin, et ce jusqu'en 1881. Ce sont des études menées dans la tradition critique idéaliste allemande, laquelle se prévalant d'Hegel, a nourri les théologiens protestants: Schleiermacher, Ritschl, Reuss, l'école de Tübingen. De Fitche, de Schelling, mais particulièrement d'Herder dont l'empreinte perdure, il reçoit également la vision romantique que Goethe et Hegel ont développée du monde, de la nature et de l'homme.
Si avec Herder, Bark prend conscience du sens de l'Histoire et du présent, c'est pour mieux le dépasser, pour le propulser dans un avenir proche, optimiste et engageant, qui dessine un futur à long terme, voire éternel. En ce sens, il est redevable au concept de modernité de la philosophie des Lumières, qu'il célèbre comme une valeur de référence pour tenir compte des évolutions techniques et économiques de la société, des progrès des sciences exactes, de la critique anticléricale, de l'évolution de la morale4. Il est également redevable à l'individu romantique qui, plaçant son moi au centre, revendique son autonomie, la conquête de la liberté et du bonheur, la maîtrise de son destin. L'esprit critique en éveil permanent, Bark voit dans la société, et dans l'état, un dispositif dans lequel il veut vivre selon les valeurs universelles.
Ses contacts avec les nouvelles sciences -la sociologie et la psychologie- ainsi qu'avec les doctrines et pratiques politiques, notamment le marxisme, le Kulturkampf et l'Impérialisme allemand, sont décisifs dans la formation de sa pensée. Afin de réaliser des études sur les psychologies des peuples, il dilapide la fortune de son héritage dans de nombreux voyages en Europe. Dans le but de combattre l'oligarchie tsariste et les iniquités sociales, il fonde, en Suisse, son premier journal clandestin, Der Baltische Föderalist (1883) et parvient à le faire distribuer dans les provinces baltes grâce à des réseaux clandestins. Quand en 1883, Bark décide de retourner en Russie, il fait l'objet d'une dénonciation; il est immédiatement arrêté, puis condamné au bagne en Sibérie, d'où il parvient finalement à s'évader.
À la fin de 1884, Ernest Bark arrive en Espagne dans le but de retrouver Matilde Cabello, une jeune andalouse qu'il avait rencontrée lors d'un premier voyage deux ans auparavant. Elle deviendra son épouse et la mère de ses six enfants. Il intègre sans peine les cercles des républicains radicaux, des journalistes et des bohèmes progressistes. La figure pittoresque de ce grand roux barbu aux yeux clairs, sa grande éloquence et son acuité, suscitent la curiosité dans «la tertulia» des cafés5. Son ami Alejandro Sawa nous livre un beau portrait de Bark, dont l'aspect attirait l'attention dans ce Madrid de la fin du XIXe siècle:
Ernesto Bark, que lleva una llama por pelos en la cabeza, y cuyos ojos árticos lanzan miradas de fuego que ignoran las más ardientes pupilas meridionales, me produce, por efecto puramente material, por sensación física, el efecto de un hombre de los trópicos, que con el cerebro en fuego viniera a comunicarnos sus ígneas impresiones arreboladamente. Yo afirmo su sinceridad estética y filosófica; pero me deslumbra la llama de ese terrible penacho de pelo rojo que arde en su frente. Nació en Riga o en Dorpart, allá por las vecindades del polo y a mí se me antoja, por su perenne fantasear, un ciudadano de nuestras tierras soleares del mediodía6. |
Lieu privilégié pour la prise de parole, «la tertulia» est un espace ouvert de divulgation et d'échange d'idées, de polémiques et de controverses, où Bark rend publics ses desseins de révolution sociale. En Espagne, il l'avoue, Bark a trouvé le calme et l'équilibre suffisants pour s'affirmer et prendre conscience; les autres, les étrangers qui l'entourent, deviennent ses semblables. Auprès d'eux, il peut accomplir la mission de dénonciation qu'il s'est assignée: faire connaître enfin la situation de la Russie et «hablar a sus anchas del país donde he sufrido tanto, con el fin de que los innumerables abusos se remedien y que mis sucesores que vengan, como yo, al país festejado por todos los poetas, no sufran tantas desilusiones como yo»7.
Dès lors, Bark partage son activisme politique et journalistique entre des études sociologiques et des pratiques artistiques. Une vive curiosité, insatiable, fait de Bark un lecteur avide des philosophes, historiens et auteurs classiques et modernes. Il travaille comme professeur de langues étrangères, traducteur de littérature espagnole en allemand et correspondant à Madrid des journaux allemands Köln Zeitung et le National Zeitung de Berlin. Son dynamisme et sa ténacité le poussent, rapidement, à fonder ses propres périodiques aux inquiétudes internationalistes, en langue allemande et à Madrid: Deutsche-Spanisch Revue (1886), puis Spanien (1898-1899). En tant qu'étranger, Bark porte un regard critique sur l'actualité politique et socioculturelle, espagnole et internationale, dans ces journaux adressés aux colonies allemandes en Espagne. La monarchie et le gouvernement sont mis en question, suscitant des polémiques dans la presse au point de lui attirer des désagréments de la part du gouvernement de Sagasta, puis de connaître l'emprisonnement.
D'autres périodiques plus ambitieux essayant de faire date suivront en espagnol, imprégnés de l'idéologie républicaine des cercles dans lesquels Bark s'est peu à peu introduit: La Piqueta (Madrid, 1888), Cartagena Moderna (Cartagena, 1888), El Crisol (Alicante, 1888) et El Radical (Madrid, 1889), La Democracia Social (1890 et 1895), les revues Germinal (1897). Ce sont des tribunes aux objectifs précis, très averties dans la lutte en faveur de la république et la démocratie, s'inspirant du parti démocrate social allemand et faisant une large place au socialisme humaniste de Proudhon. Le lecteur est sollicité, sans ambages, à participer à la Réforme sociale dont ils ont élaboré un programme global, conçu en tant que préliminaire d'une future et utopique République Sociale. Ce programme trouve ses fondements dans une vision large et internationale du socialisme. La défense de la libre pensée, l'anticléricalisme, la morale sociale, l'éducation, la sociabilité, la question de la femme, la professionnalisation de la presse, la fonction sociale de l'art et de la critique littéraire sont autant de questions fondamentales proposées par Bark en vue de fédérer, dans un premier temps, les Espagnols autour d'un projet de réforme éclectique. Il envisage, dans un deuxième temps, de rassembler les autres pays de l'Europe.
Peu de manifestations publiques, à résonances politiques significatives, sont connues de Bark à Madrid. La plus célèbre, mais la dernière qu'il ait réussi à organiser au sein des masses prolétaires, est celle du premier mai 1890. La manifestation connaît un succès inopiné, ce qui conduit Bark à nouveau en prison, puis en exil à Paris pendant quelques mois.
Dès son retour à Madrid, sur le terrain, le domaine privilégié de Bark devient le social. Il lance des projets de réformes empreints de l'esprit régénérationniste, s'attaquant à l'éducation, à la restructuration des corps de métiers, promouvant les associations de libres-penseurs, les écoles laïques, les cercles républicains8.
Les antécédents universalistes d'Ernest Bark prennent corps au long de ses ouvrages, en accord avec la nature cosmopolite qu'il attribue au journalisme, à la traduction, puis à l'édition et à la diffusion de savoirs qui ont inspiré la Société et la Bibliothèque Polyglotte à Madrid. Ces publications mettent en évidence la dimension éthique de son ipséité. Parce qu'il a abandonné toute son existence à des rêveries utopistes, Bark ne se positionne publiquement que par rapport à autrui dans le respect de ses propres engagements idéologiques au service de la modernisation de la société. En outre, le large éventail de sujets socio-politiques et culturels qu'il propose assure la divulgation d'idées progressistes, privilégiant les approches comparatistes au niveau international. Ses écrits portent l'empreinte de leur époque et, cependant, dépassent l'incitation à la mode et à la nouveauté. Ils sont les vecteurs des principales mutations politiques, sociales, philosophiques et esthétiques. En outre, il organise des conférences et des lectures au sein de son Institut ou dans les Cercles et Casinos républicains qu'il fréquente. Il contribue également à la fondation de l'Université populaire. La réforme sociale et éducative constitue un axe fondamental de son activisme propagandiste jusqu'à la fin de ses jours, en 1922.
À la lumière de ses écrits, Ernest Bark ne s'affiche certainement pas comme l'anarchiste que la plupart des histoires et des études critiques évoquent. À noter, cependant, que ses camarades du Mouvement du Réveil de l'Estonie, issus des classes populaires, lui faisaient le même reproche. Ayant blâmé la destruction que toute révolution entraîne et sans s'affranchir de ses origines nobles, Bark se détache des groupes révolutionnaires en récusant la violence des attentats et en se refusant à participer:
[...] en obras sangrientas. Comprendo la necesidad de la fuerza, en apoyo de la justicia, siendo la justicia muchas de las cosas que la sociedad llama todavía delictuosas; pero con todo abomino de la fuerza y la detesto. Mi respeto a la vida humana, a la vida animal, a la misma vida vegetativa, tiene algo de religioso y se inspira en un concepto panteísta que hace de todo lo creado un sólo bloque9. |
Il n'en reste pas moins qu'en Espagne, son image exotique de révolutionnaire pouvait parfaitement être entretenue par les traits de son caractère, passionné et enthousiaste, quelque peu excessif, ainsi que par sa personnalité impétueuse et volontariste. D'ailleurs, ceux qui connurent Bark évoquaient sa grande imagination.
D'autre part, il faut reconnaître que les contacts permanents de Bark avec d'autres exilés russes, ainsi que le manque d'un espace politique et idéologique aux contours précis en Espagne, pourraient justifier la confusion entre le pacifiste qu'il était et l'image du terroriste russe dont l'opinion publique l'avait paré. Il suffirait de comparer les programmes politiques qu'il a définis au sein du républicanisme radical avec ceux de l'anarchisme pour constater à la fois une proximité d'idées et des divergences notoires10.
L'identité d'Ernest Bark s'offre à l'autre dans un jeu de variantes ethniques, sociales, politiques et personnelles qui rend ce concept extrêmement habile, si l'on s'intéresse aux aspects et aux contextes dans lesquels il évolue. Force est de constater, tel que nous l'avons développé, que son appartenance aux familles nobles balto-allemandes, ses études en Allemagne, son errance à travers l'Europe, son installation en Espagne, suffisent à la constitution d'un esprit international singulier. D'ailleurs, l'originalité de la pensée de Bark réside dans son esprit de conciliation, du présent et du futur, du particulier pour la quête de l'universel. Aussi paradoxal qu'il puisse sembler, a priori, Bark part des enseignements reçus de Herder qui défendait une modernité historiciste, aux limites nationales, une modernité pour laquelle l'individu est déterminé, et limité, par ses origines ethniques, par l'histoire, par sa langue et par sa culture, pour aboutir à une conception du cosmopolitisme philosophique, héritage des Lumières, tel que Rousseau et Kant l'ont énoncé. «Il n'y a plus aujourd'hui de Français, d'Allemands, d'Espagnols, d'Anglais même», écrit Rousseau, «quoi qu'on en dise, il n'y a plus que des Européens. Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu'aucun n'a reçu de formes nationales par une institution particulière»
11. Cette unité dans la diversité n'était pour Bark qu'un idéal à atteindre.
Si impossibilité il y a pour Bark de définir avec précision l'un des traits référentiels les plus usités, la nationalité, c'est du ressort de sa propre responsabilité. Ernest Bark se veut symbole du cosmopolitisme, de la multiculturalité, du fait d'incarner plusieurs nationalités: «la alemana etnográficamente, la rusa por política (y por desgracia) y la española por afirmación y amor...»12, déclare-t-il dans la préface à son livre España y el extranjero. Cependant, il se sentait avant tout Allemand des provinces baltes, lorsqu'il avait besoin d'une marge de liberté «para juzgar los asuntos rusos», il était à même de «profundizar en las cuestiones y conocimientos del país y del idioma»13.
Il en est de même lorsqu'il s'agit des questions ayant trait aux rapports hispano-allemands, tel que le conflit des Îles Carolines, ou à l'image de l'Allemagne en Europe. Bark n'hésite pas à s'identifier aux Allemands tout court. Aussi l'affirme-t-il quand la Russie est mise en question: «[...] la culpa la tenemos en parte nosotros los alemanes [...] por no haber hecho casi nada sistemático para destruir las preocupaciones que existen en España contra nuestra nación y patria de Rusia»14. Il est frappant toutefois de constater que lorsqu'il s'agit d'analyses ou de commentaires critiques sur l'Espagne, il se présente tantôt comme Allemand, tantôt comme Russe. En vue de préserver son franc-parler et de certifier sa neutralité, il se complaît à s'identifier à Héraclite l'obscur.
La nationalité se réduit, par conséquent, à des perspectives et des choix de stratégie. Il fait usage de l'une ou de l'autre en fonction de ses objectifs ou des contextes. Durant ses premières années d'errance en Europe, il instaure un rapport de distance, en raison de son appartenance à un au-delà d'une gamme riche de frontières et de sa condition permanente dans la dissidence.
Il faut rappeler que dans les Pays Baltes les notions d'identité, d'état et de nation sont bien différentes des nôtres. Dans leur tradition historique, il s'agit de peuples aux langues multiples, parlant l'allemand et les langues vernaculaires. Loin d'être le signe d'appartenance à une ethnie, pour les Baltes de l'Estonie et de la Lettonie, la langue dit le statut social: noblesse et bourgeoisie parlent l'allemand, le peuple parle les langues autochtones. La différence linguistique installe des écarts idéologiques et des clivages culturels.
Élevées dans les lectures de l'Europe occidentale, des Lumières et du Romantisme tant allemands que français, l'aristocratie et la bourgeoisie balto-allemandes de l'époque se considéraient de civilisation allemande (et non pas russe). Toutefois, la diversité linguistique de leurs sources culturelles et la cohabitation avec les différentes langues caractérisant la nation balte ont déterminé leur esprit cosmopolite, ouvert à la diversité et à la souplesse face à la différence:
à reconnaître et à apprécier l'autre en tant qu'autre. Et cela signifie qu'il n'est ni complètement étranger, ni une copie conforme de soi-même. Concilier la communauté et l'altérité, l'identité et les différences, trouver l'universel dans le particulier et le particulier dans l'universel, c'est non seulement la définition de la dialectique, mais la condition de tout dialogue authentique15. |
Un esprit, par conséquent, qui pourrait être de nos jours qualifié d'européen avant la lettre. Bark, en effet, affirme sa différence, ou son originalité, par la manière de concevoir et de vivre la nation. Bark, exilé ou en voyage depuis sa jeunesse, possède un vécu de la nation comme ensemble de citoyens, une «société d'individus», lesquels élisent leur nation. Il considère le nationalisme, et notamment la richesse des différences nationales, comme le fondement d'un cosmopolitisme universel où la civilisation européenne garderait son identité16. Or, ses considérations pour des psychologies nationales, pour le Volksgeist allemand de son éducation, outre son penchant idéaliste, le conduisent vers des interprétations ethniques de la nation.
Cependant, si l'Espagne apparaît pour lui comme l'exception, du fait d'être devenue sa patrie d'adoption, c'est parce que Bark y retrouve une certaine liberté «dans le mouvement grâce auquel l'altérité de la différence en vient à être vécue comme altérité de relation»
17. Aussi se présente-t-il comme un intellectuel moderne, le porte-parole de la pensée républicaine progressiste, dans le devenir de l'histoire de son Espagne et par rapport à elle18. Cette altérité de relation, bien entendu, ne doit pas estomper les sentiments de différence, ceux que Bark présente en termes de supériorité lorsqu'il endosse la nationalité allemande. En effet, l'hégémonie allemande, les succès diplomatiques de Bismarck, la décomposition des empires, l'émergence des nationalismes, ainsi que l'éclosion des mouvements internationalistes, d'un côté, la croyance profonde dans le fait que l'histoire de l'Europe est menée par les lois mêmes de la dynamique historique, d'un autre, l'amènent à la conclusion que la civilisation allemande agit comme principe catalytique du cosmopolitisme universaliste, ou à la croyance dérivée de l'excellence de la civilisation allemande par rapport aux autres civilisations. Cette croyance est à l'origine de la germanophilie, concept ayant dégénéré au long de l'histoire du XXe siècle, mais notion encore balbutiante, elle ne présente que ses facettes séduisantes car modernes et prométhéennes. L'Allemagne éblouit face aux autres nations, notamment face à la France à qui elle se mesure en faisant le bilan de la Révolution française, de la guerre franco-prussienne, de l'évolution de l'Empire, etc. Comment l'esprit d'un jeune Russe d'origine balto-allemande, enivré par des rêves universalistes, pourrait ne pas destiner à l'Empire allemand le rôle de catalyseur de son utopie?
Trois concepts se greffent dans l'architecture sociologique universelle bâtie par Ernest Bark: l'âme ou génie national ou le Volksgeist, la psychologie des peuples et l'internationalisme en tant que cosmopolitisme moderne. Le premier échelon dans un tel édifice défini par Bark, l'âme ou génie national, le Volksgeist est, en effet, un concept partagé avec les régénérationnistes espagnols. Sa connaissance s'avère essentielle, selon Bark, pour ce qui est de la perfectibilité des peuples, de l'envol des nations vers l'universalité. S'il se conçoit en termes de cosmopolitisme universel, il n'est pas exclu, dans la pensée de Bark, que son évolution puisse se concevoir dans le cadre d'approches plus contemporaines, telles que l'internationalisme moderne influencé par les avancées marxistes en Europe.
Le terme allemand Volksgeist (le génie national, âme nationale ou esprit des peuples) est un concept inventé dans l'Allemagne du XVIIIe siècle, alors éclatée en plusieurs États indépendants, afin de procurer une base théorique au nationalisme dans le but d'unifier le pays. Il apparaît pour la première fois dans Une autre philosophie de l'histoire (1774) de Johann Gottfried Herder (1744-1803) qui affirme une certaine prépondérance du particularisme racial et national. Depuis, le thème de l'âme des peuples est devenu un sujet récurrent des cultures européennes. Sans doute l'influence du développement des nouvelles sciences sociales a-t-elle pesé sur la pensée de Bark depuis ses études universitaires à Leipzig, pour en constituer le primat de sa pensée.
Notons, également, que dans leur empressement à éliminer de l'Histoire toute référence aux individus et aux événements particuliers, les auteurs collectivistes comme Bark ont recours à une construction: l'esprit de groupe, ou esprit social. Si, à l'époque, il était question de légitimer scientifiquement la psychologie des peuples, de l'élever à la dignité de doctrine sociale, c'est parce que l'esprit de groupe était considéré comme une véritable structure pensante et agissante. De fait, le sujet de l'Histoire ne serait pas les individus mais le groupe (Émile Durkheim). L'une des constantes des recherches en sociologie de la fin du XIXe tente de cerner la question du collectif, définissant ainsi les bases d'une analyse scientifique sur ses modes de fonctionnement. Bark s'y est penché dans les études de psychologie nationale comme science auxiliaire de la sociologie et de la politique, avant de définir son projet de modernité pour l'Espagne.
La connaissance scientifique des facteurs déterminant chaque peuple et leur influence sur tous les ordres de l'existence sont des préalables indispensables à la définition d'une politique sociale. D'abord, il s'impose à Bark d'appréhender le Volksgeist de chaque peuple, ou l'identité nationale; ensuite, d'y déceler les constantes naturelles dues aux déterminismes biologiques, à l'environnement et aux avatars historiques, politiques et économiques; enfin, d'en mettre en évidence les carences et les failles afin de définir scientifiquement les réformes, les projets de politique nationale et internationale à mettre en place dans chaque pays. Il avance la thèse selon laquelle il faut d'abord construire des sociétés particulières avant la grande société des sociétés.
Les inquiétudes cosmopolites de Bark se concrétisent dans des études in situ sur la psychologie des peuples, ce qui constitue un deuxième échelon d'ordre scientifique. Pour ce faire, Bark entreprend de grands voyages à travers l'Europe. L'Espagne, le Portugal, la France, l'Italie, l'Angleterre sont les destinations privilégiées par Bark en vue de recueillir les données indispensables à ses études sociologiques. Citons à titre d'exemple le journal de voyages Wanderungen in Spanien und Portugal (1883), où Bark rend compte de ses observations et de ses analyses durant son périple dans la péninsule ibérique19. De ses prospections, il dégage des aspects essentiels de la psychologie espagnole, structurés selon une logique d'opposition. L'Espagne en ressort comme le pays des contradictions: aux différences régionales s'ajoutent les antagonismes entre le Nord et le Sud, entre le centre et la périphérie, les influences de la culture catholique contre celles de la culture arabe, la modernité et l'européanisation contre l'amour des traditions, les esprits libéraux contre les esprits inquisitoriaux.
La psychologie des peuples entend donner une base «objective» à la spécificité nationale et à la différence raciale, nécessaire selon les penseurs allemands pour consolider l'unité dans les esprits (le Kulturkampf bismarckien). Elle prend vite les colorations du pangermanisme, bien qu'il soit modéré chez Bark, puisque, de son point de vue, aucune autre nation européenne n'est à la hauteur de l'Allemagne:
La France représente l'arrogance, la superficialité et la décadence et son symbole par excellence est la monarchie de Louis XIV. L'hégémonie artistique italienne n'est pas assortie d'une politique de taille. Sur les Anglais pèse leur matérialisme mercantiliste. Les Espagnols vivent ancrés en un passé civilisateur qu'ils n'ont pas su actualiser20. |
Or, s'il met «scientifiquement» en exergue le génie allemand, c'est pour mieux proclamer la complémentarité des peuples de l'Europe: «La sal ática, la pasión, la acción se conjugan perfectamente con la profundidad, serenidad y el rigor germano»21.
Il attire l'attention sur le déterminisme des races, lié à l'origine, à la région de la terre où l'on vit, et ensuite à l'hérédité. Les théories darwinistes ont ainsi un impact de taille sur la psychologie des nations, science développée au sommet de l'exacerbation impérialiste. Elle y puise les bases indispensables à la construction de son argumentaire sur la suprématie, dite naturelle, de certaines races. L'ethnie se situé au carrefour de la race et de l'individualité. Pour Bark, l'incarnation d'un moi humain n'a pas seulement une dimension individuelle. Elle insère ce moi dans le groupe que l'on appelle un peuple.
Un troisième échelon d'ordre politique découle des précédents: l'internationalisme. S'inspirant de l'aphorisme «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!» qui clôt le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels, Bark met au goût du jour le concept de cosmopolitisme universel.
L'internationalisme conduit l'analyse objective de l'actualité socio-politique et des modes de fonctionnement de la nation. L'analyse du contexte politique espagnol et des traits essentiels de la psychologie nationale espagnole, d'après Ernest Bark, rend aisée la compréhension de la politique internationale, et par la suite, les relations diplomatiques favorisant l'entente des peuples.
À la différence du cosmopolitisme français, dominant en Europe, l'internationalisme tel que Bark l'entend ne dissocie pas l'hégémonie politique de la culturelle comme deux sphères distinctes de pouvoir et d'influence internationale.
Il va sans dire que durant cette première période, les analyses de Bark sont teintées de pangermanisme. Citons, à titre d'exemple, que le rappel de la modernité de l'Allemagne amplifie l'état de décadence et d'affaiblissement de la nation et de l'âme espagnoles: son isolement international, sa politique instable et anachronique, ses crises coloniales, son manque de perspectives diplomatiques; à cela s'ajoute une psychologie nationale marquée par un orgueil passéiste et «à la Quichotte», par les valeurs caduques de son catholicisme intransigeant. À l'action impulsive espagnole s'oppose la profondeur dans la réflexion germanique, à la passion et au fanatisme, la froideur et l'impassibilité. Les relations franco- espagnoles, la dépendance culturelle et l'admiration que la civilisation française éveille en Espagne sont aussi préjudiciables que l'état de décadence nationale. Il condamne la forte influence que la France exerce sur l'Espagne, et celle de ce mythique Paris de la Fin de siècle, lieu de dépravation régi par un matérialisme corrompu. Paris est à ses yeux la capitale déliquescente de la race latine. Reprenons ses déclarations. Le regard qu'il y verse est plus explicite que son exégèse:
París es una Babel moderna, el templo de Venus del mundo civilizado que ejerce una atracción irresistible en todos los pueblos del universo. París ha dejado de ser la capital del ser poético y creador ya que en ella dominan la crítica negativa y la ironía. Ambas ejercen influencias nefastas sobre los individuos que no salvaguardan su independencia espiritual, cuya existencia mundana y superficial se rige por intereses pecuniarios y placenteros22. |
En 1885, les rêves de Bark entrevoient un changement des pôles d'influence. Une nouvelle orientation vers l'Allemagne, autrement dit une convention hispano-allemande, saurait procurer à l'Espagne des issues favorables aux conflits coloniaux et une position plus forte dans la politique internationale. Soucieux de créer des liens fraternels entre tous les peuples germaniques et leurs colonies, il prolonge ses considérations sur l'impérialisme allemand sous des angles philanthropiques et humanistes. En découle le rôle civilisateur pour l'humanité que Bark voit dévolu à l'Allemagne, surtout après avoir fait état des dommages perpétrés par les empires français, anglais et allemand dans les possessions espagnoles. L'analyse de la politique européenne de l'Allemagne fournit des données essentielles à la définition d'une politique mondiale moderne. Cependant, ce cosmopolitisme romantique sera toujours à la base de l'internationalisme le plus moderne et salutaire dans l'œuvre d'Ernest Bark. Il apparaît comme précepte fondamental à la définition d'une politique universelle, celle que Bark ambitionne pour l'instauration d'une République sociale.
L'analyse des acteurs du pouvoir international et des stratégies de domination qu'il effectue prend une place importante dans ses essais et ses articles journalistiques. Pour Bark, l'internationalisme embrasse autant la montée en puissance des impérialismes politiques, dessinant une nouvelle cartographie, que les forces mondialement prépondérantes.
De nature plus au moins subreptice, les courants impérialistes ou grandes «Internationales» se résument au nombre de trois. L'internationale de l'or, ou «l'hydra» capitaliste, représente la face noire du progrès économique car elle entretient la pauvreté, la misère, le sous-développement dans le monde. L'internationale noire n'est que l'impérialisme de la religion ou la domination de l'église. Bark fait appel au rationalisme pour la combattre. Et, au nom du progrès et de l'affirmation de la liberté individuelle, il revendique la laïcité politique et scientifique en Espagne.
L'Internationale rouge symbolise l'intelligence collective des masses. Elle est la dépositaire de l'espoir du progrès «el aliento vivificador de la libertad [...] de conciencia, política y organizativa»23; espoir et liberté qui auraient pour débouché une internationale démocrate et humanitaire.
Bark dote l'Internationale rouge des grandes valeurs de la république: elle incarne la devise de la Justice, de la Solidarité et de la Liberté. Son but n'est autre que la lutte contre les deux autres internationales, rappelant la grande Internationale marxiste de laquelle Bark souhaite cependant se détacher24.
Bien que née au sein du socialisme pour combattre le «polype capitaliste» dans le monde, l'Internationale rouge se doit, selon Bark, de rassembler les idées des différentes écoles socialisantes, libérales et progressistes, par le dépassement des divergences idéologiques au nom d'un socialisme moderne et positif. L'un de ses objectifs majeurs réside donc dans l'union, dans la lutte contre le capitalisme afin de conduire les peuples à la Révolution Sociale Internationale. L'éducation, à l'action lente mais efficace, et la démocratisation du savoir, sont avancées comme les moyens les plus efficaces et constructifs pour les transformations de la civilisation.
Ernest Bark pronostique, avec justesse, que l'internationalisme est la clef de la politique du futur: l'organisation d'un jury international d'arbitrage, de congrès internationaux périodiques et d'une union interparlementaire25. Il mérite d'être noté qu'il augure la construction d'une Europe sociale et démocrate moderne, autrement dit, la Confédération des États Unis de l'Europe. Cette Confédération ou Internationale européenne représente pour Bark un projet pragmatique dans le domaine économique, mais aussi une utopie réalisable.
Si l'Europe a joué un rôle précurseur dans l'histoire de la civilisation, qu'elle soit pressentie comme le scénario idéal pour la Révolution Sociale reste alors un choix légitime. Chaque nation européenne est protagoniste à la fois d'événements socio-politiques d'envergure internationale et d'expériences pionnières dans l'organisation socialiste26. Ce qui constitue, d'après les analyses de Bark, des supports à une politique cosmopolite moderne. De l'Angleterre, il retient l'impérialisme économique, les premières pratiques collectivistes agricoles et les Trade Unions. De l'Allemagne, il met au premier plan la psychologie cosmopolite du peuple, l'internationalisme militariste, le Socialisme marxiste et la Démocratie Sociale. De la France, le mythe de la révolution et ses conséquences sont passés au crible mais il salue le Socialisme humaniste de Pierre Joseph Proudhon et le réformisme social. De la Russie, le mir et l'artel témoignent des structures collectivistes ancrées dans la tradition.
Désabusé des campagnes inefficaces contre le tsarisme, à partir des années 1910, Bark soutient le terrorisme révolutionnaire -et quelques années plus tard Lénine- comme une étape transitoire pour l'établissement de la Démocratie. Enfin, c'est à l'Italie que reviennent ses hommages, pour avoir été le berceau de la civilisation latine et pour avoir gardé les trésors de la culture et de l'histoire classiques. Sa léthargie et ses conflits politiques n'étaient, aux yeux de Bark, que passagers. Toutefois, comme pour l'Espagne, il stigmatise l'état de sa décadence. De ces études sur l'Europe, Bark conclut que l'Espagne a capitalisé tout le potentiel pour devenir le modèle de République sociale. Il en fait son devoir moral et citoyen. À ses sentiments d'altérité se substituent ceux d'une nouvelle identité et d'un nouveau maintien de soi:
soy naturalizado en España y tengo por lo tanto pleno derecho de exigir que progrese mi patria adoptiva. Más aún, tengo el deber de pagar hospitalidad trabajando con doble ahínco en favor de este país que no lo forman sólo oligarcas, cortesanos de toda calaña, frailes y clericalla y demás parásitos27. |
Ainsi, Bark croit à la renaissance de l'Espagne grâce à la sociologie et à un patriotisme auquel le cosmopolitisme insufflerait de nouvelles énergies pour l'avènement d'une République Sociale forte. Elle pourrait à son tour rayonner, favorisant le développement de l'internationalisme28.
De la Russie à l'Espagne, Ernest Bark von Schultz est confronté à des expériences d'altérité de natures diverses: identitaire, sociale, politique, tant au plan national qu'international. À cause de son itinéraire vital, Bark incarne toujours la différence, la minorité idéologique, le voyageur cosmopolite, l'exilé politique, le déraciné, le présupposé terroriste, l'anticlérical, le diable roux aux yeux bleus dans un pays catholique peuplé de bruns... Mais les fondements de son ipséité et de sa mêmeté n'en sortiront que renforcés par son engagement politique et citoyen, par ses projets internationalistes. La dialectique que Bark entretient avec les autres lui permet de soutenir le maintien de soi. Celui-ci trouve son équilibre dans le cosmopolitisme où Bark s'est formé et s'étaye des études sociologiques qu'il entreprend en Europe. La connaissance de l'âme des peuples, des psychologies nationales et le développement de l'internationalisme sont les bases sur lesquelles chaque société doit se parfaire, avant de construire la société des sociétés. Il définit, par conséquent, la République Sociale en tant que système politique international, d'abord applicable à l'Espagne et, par la suite, extrapolable au reste de l'Europe. À court terme, il prône également la constitution d'une Confédération des États Unis de l'Europe. De toute évidence, ces projets furent en Espagne perçus comme des utopies imaginées par un exilé des terres brumeuses du Nord. Cependant, le temps de l'Histoire a montré que Bark, le visionnaire russe balto-allemand, pouvait devenir le fils adoptif de l'Espagne et qu'une partie de ses rêves sont devenus aujourd'hui une réalité.