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LE VERM DES DENTS MACHELIERES DICT

Apres que le Cyron eut parlé se leua vng Verm des dens machelieres, me disant ainsi: Frere Anselme, vous sçauez bien combien de trauaux et molestes nous vous auons donné l'an passé, tellement que nous auons laissé bien peu de dents dedans la bouche, parquoy ainsi comme par experience auez esprouué par vous mesme, sçauez que en pareil cas faisons encore pis tous les iours a vos propres Roys, Empereurs, et aultres grands Seigneurs, leurs donnant tant de fascheries et douleurs, que ne les laissons dormir ne reposer. Et pour la grande et extreme douleur que nous leur faisons, plusieurs fois souhaytent la mort. Et par quelques medecines qu'ilz prennent et peuuent iamais guerir iusques a ce qu'ilz les facent arracher. Et en ceste maniere les faisons estre sans marteaulx et sans dents enla bouche. Pour laquelle chose ilz perdent la moytié du plaisir du manger: car ilz maschent les viandes en grand peine et trauail, et ne peuuent manger sinon viandes molles, qui leurs est grand desplaisir et melencolie, dont ilz ne se peuuent defendre de nous. Il appert donc manifestement, que nous auons plus de souueraineté sur vous, que vous sur nous. Et par consequent sommes de plus   —417→   grande noblesse et dignité que vous. Respondez a ceste heure si ce que moy et mes compaignons vous auons dict est vray, ou faulx: car pour certain vous n'estes si gros ny si rude d'entendement, que ne le cognoissiez.

FRERE ANSELME PENSE, ET DICT EN SOY MESME

Apres que i'euz ouy les parolles desdictz sept animaulx, ie fuz fort troublé et a demy hors d'entendement, voyant clairement leurs proues estre vrayes, et n'ayant que dire contre icelles, ie dy en moy mesme. I'ay bien esté peu auisé, et encore moins sage, que ie ne me suis donné pour vaincu a l'Asne plus tost que maintenant manifestement me faille donner et tenir pour vaincu de si malostruz malheureux et meschans animaulx, comme sont les sept dessusdictz: car encore est ledict Asne de plus grand honneur entre nous aultres filz d'Adam, que ne sont les deuant dictz animaulx. Comme ainsi soit que la plus grande part des prophetes cheuauchoient sur Asnes, comme le prophete Balaam, et sur vng Asne estoit la bien heurée vierge Marie fuyant auecq Ioseph et Iesus Christ en Egypte pour la crainte de Herodes. Dauantage nostre Seigneur Iesus Christ, filz de Dieu eternel, entra sur vng Asne en Hierusalem. Donc par toutes ces raisons eust esté meilleur et plus honorable pour moy que ie me fusses donné pour vaincu a l'Asne que a present, que par forme et vigueur de raison fault que ie me donne et tienne pour vaincu aux sept animaulx deuant dictz. De laquelle chose ie vins a suer d'anguoisse et de la grand destresse que i'enduroye, ne pouant contester, ne contredire. Voulant donc me donner et tenir pour vaincu aux sept petits animaulx deuant dictz, et moy pensant en la response que ie debuois faire, sortit l'Asne auec telles parolles.

L'ASNE DICT A FRERE ANSELME

Frere Anselme, il me semble et croy que a vostre contenance que vous ayez sommeil, et que vouliez dormir; vous auez   —418→   ouy les parolles de nos sept petitz animaulx, combien que vous n'ayez a respondre sinon a moy, et a mes raisons. Et pource si vous reste aulcune aultre raison pour prouer vostre faulse opinion, dictes la maintenant, et vous aurez suffisante et vraye response.

FRERE ANSELME DICT CES PAROLLES

Incontinent que ie euz ouy les parolles de l'Asne, ie fuz semblable a vng homme qui retourne de mort a vie, et de mortelle maladie en santé: et me sembloit que ce fust vng Ange que Dieu me eust enuoyé, et luv dy ainsi: Seigneur Asne, la raison pour laquelle nous sommes de plus grande dignité et noblesse, est que quand nous moutons, l'ame ne meurt point, et auons resurrection, et entrons en paradis, auquel lieu auons gloire infinie: et vous aultres animaulx n'auez rien de cela, car quand vostre corps meurt, vostre ame meurt aussi ensemble, et n'auez resurrection, ne gloire: et cela est vng grand degré, et dignité de Seigneurs. Il appert donc euidemment que mon opinion est vraye, et non faulse.

L'ASNE RESPOND A FRERE ANSELME

Frere Anselme, vng mauuais entendeur contourne les parolles à rebours. Ainsi faictes vous: car vous lisez l'Escripture et ne l'entendez, car comme dict le sage Cathon, frere Anselme, que lire et non entendre ce n'est pas lire mais est despriser le bien. Vous sçauez bien que Salomon, qui a esté le plus sage que iamais ayt esté entre les filz d'Adam, dict en son Ecclesiasti. capitu. 3.: Qui est celuy qui sçait, si les ames des filz d'Adam montent en hault, et les ames des iumens et aultres animaulx descendent en bas? comme s'il vouloit dire que nul ne le sçait sinon celuy qui les a creés. Et vous asseure, frere Anselme, que vostre parler est peu sage en cela. Voulez-vous determiner ce que Salomon met en doubte parlant sagement? Et quand à ce que dictes que entrerez en paradis apres la resurrection, aussi   —419→   ira il la plus partie de vous en enfer au feu eternel et perdurable, ou vrayement iamais le feu ne cessera, ny les vifz ne mourront, ainsi comme dit l'Escripture. Et desirerez que feussiez mort au ventre de voz meres, et peu de vous aultres iront en paradis, car ainsi ledict l'Euang. sainct Matt. 20. disant: Que plusieurs sont appellez, et peu esleuz. Et Dauid le proplicte au psal. 15. dict: Seigneur Dieu, qui sera celuy qui habitera en ton tabernacle? c'est à sçauoir en paradis. Respond Dieu: Celdy qui chemine sans macule: c'est a sçauoir sans peché, ainsi que sommes entre nous. Si vous auez donc aulcune raison pour prouuer votre faulse opinion estre vraye, dictes le moy et nous aurez telle response que ie vous feray taire.

FRERE ANSELME DICT A L'ASNE

Seigneur Asne, l'aultre raison que nous sommes de plus grande noblesse et dignité que vous, est, que nous sommes faictz et creez a l'ymage et semblance de Dieu, et vous aultres non. Et cela est vng grand et superlatif degré, pour laquelle chose il est sainct et iuste que nous soyons vos Seigneurs, et que vous soyez subiectz et vassaulx.

RESPOND L'ASNE AU FRERE

Frere Anselme, qui beaucoup parlent souuent erre, ainsi vous en prent il, et cuidez auoir vaincu la question pour la susdicte raison, c'est a sçauoir, que vous dictes que estes faictz a l'ymage et semblance de Dieu, et nous aultres non. Ne sçauez vous pas que vos pechez mettent en auant ce que vous dictes? Bon homme de Dieu, pensez vous, vous aultres filz d'Adam, que Dieu soit faict a votre semblance? Ia ne plaise a Dieu, car Dieu n'a ne teste n'yeulx, ne bouche, ne mains ne piedz: et dauantage il n'est pas corporel, mais vous, frere, vous fondez sur ceste authorité qui est en Genese, que Dieu dict: Faisons l'homme a nostre ymage et semblance. Et sans nulle doubte il est vray, et n'y a que dire en cela, mais vous ne l'entendez, ne sçauez comme elle   —420→   se doibt entendre. Toutesfois, combien que ie n'aye esté aux estudes a Paris, ny a Boloigne comme vous, le vous declareray maintenant treseuidemment, si vostre rude esprit le sçait, ou peut entendre. Ouurez donc maintenant les aureilles prenant garde a mes parolles, et vous verrez comme se doibt entendre ladicte authorité.

L'ASNE DECLARE COMME AU CORPS DE L'HOMME Y A DOUZE CONDUICTZ A LA SEMBLANCE DES DOUZE SIGNES

Sachez, frere Anselme, que les Philosophes disent et afferment, que l'homme doibt estre appellé Petit monde, et ainsi le nomment en leurs liures. Et ce pour autant que comme ilz disent, il se trouue en l'homme tout ce qui est au grand monde. C'est a sçauoir au ciel, et en la terre: car tout ainsi comme au Ciel a douze Signes, aussi en l'homme trouuerez douze conduitz. Premierement deux aux aureilles, deux aux yeux, deux au nez, vng de la bouche, deux aux mammelles: vng au nombril, et deux aux parties inferieures.

ICY L'ASNE PARLE DES QUATRE ELEMENS

Tout ainsi comme au grand monde a quatre elemens, c'est à sçauoir le feu, l'air, l'eau, et la terre, ainsi au petit monde de l'homme a quatre membres, c'est a sçauoir le Cerucau, le Cœur, le foye et le poulmon. Et ainsi comme par lesditz elemens est regy et gouuerné tout le grand monde, ainsi par lesditz quatre membres est regy et gouuerné tout le petit monde, c'est à sçauoir le corps de l'homme. Et ainsi comme par les humeurs, vapeurs, froidures et humiditez qui montent hault en l'air se concréent et engendrent (approchant le mouuement du ciel, et des planettes) vens, tonnoirres, pluyes, ainsi montent les vappeurs des parties inferieures aux parties superieures, et font vent comme rotter, tonnerres comme l'esternuer, et le toussir, et pluyes ainsi comme sont les larmes, et la salyue. Et pour briesuement parler, la chair du corps de l'homme est semblable à la terre, car il est créé de   —421→   terre, et en terre doibt retourner: les os sont comme les montaignes, les aureilles comme les mynes des metaulx, qui sont aux concauitez et interieures parties des montaignes, le ventre est comme la mer, les boyaulx sont comme les riuières, les veyne comme les sources et fontaines, la chair comme la terre, ainsi que ie vous ay dit, et les poilz et cheueulx comme les herbes et plantes. Et les parties ou il ne croyt point de poil sont ainsi que la terre sallée et argilleuse, ou il ne croist iamais herbes.

L'ASNE DECLARE A QUOY EST COMPARÉE LA PARTIE DE DEUANT DU CORPS DE L'HOMME

Dauantage le visage et la partie de deuant du corps de l'homme est ainsi que les parties peuplées et habitées du grand monde, car ainsi comme lesdictes parties sont peuplées de Villes, Villages et Chasteaulx, ainsi est peuplée et habitée la partie de deuant du corps de l'homme, c'est assauoir de nez, bouche, mammelles, nombril, ensemble les parties inferieures et les mains et les piedz.

A QUOY EST COMPARÉE LA PARTIE DE DERRIERE DU CORPS DE L'HOMME

L'eschine et la partie de derriere du petit monde, c'est a sçauoir du corps de l'homme, est ainsi comme les parties du grand monde qui ne sont peuplées ny habitées. Dauantage, la partie de deuant du corps de l'homme est ainsi comme le leuant: et le derriere est ainsi comme le ponent: la main dextre est comme le midy: et la senestre est comme septentrion; l'esternuer, cryer, toussir, et le bruit et rumeur que font les boyaulx sont comme les tonnerres, ainsi que dessus vous ay dict et declaré. Et les larmes, la saliue, et l'urine sont ainsi que la pluye: le rire est comme la clarté du iour: le plorer comme l'obscurité de la nuict: le dormir, comme la mort: le veiller, comme la vie: le temps de la puerilité, comme le printemps: l'adolescence, comme l'esté: la ieunesse, comme l'automne: la vieillesse, comme l'yuer. Et aussi comme le grand monde est regy, et gouuerné par nostre Seigneur   —422→   Dieu, ainsi le petit monde, c'est a sçauoir le temps d'authonne est regy et gouuerné et seigneurié par l'ame intellectiue qui faict dudit corps ce qu'il luy plaist: car au mesme point et heure que l'ame veult que le corps s'arreste, incontinent s'arreste, et au point que l'ame veult que le corps se leue, il se leue. Et aussi generalement au poinct que veult faire aulcun mouuement au corps, ainsi comme estendre les piedz et les mains ensemble, ou les clorre, ou fermer, ou ouurir les yeulx, ou saulter ou courir, ou aultre mouuement plus grand, ou petit, incontinent est faict et accomply, sans qu'il faille, ou soit besoing, que l'ame face au corps aulcun parlement, ne luy donne signe, ou enseigne; mais au mesme point et instant que l'ame veult que aulcuns desdictz mouuemens seront faictz, le vouloir et le faict sont tout vng. Tellement qu'il n'est besoing, que l'ame dye aux yeulx; fermez vous; ou dye aux iambes, courez; ou aux aultres membres, faictes ainsi, et ainsi: mais comme ia vous ay dit, le vouloir, et le faict sont tout vng.

L'ASNE DECLARE COMME LADICTE AUTHORITÉ SE DOIBT ENTENDRE

Dieu tout puissant, au poinct et instant qu'il veult et luy plaist qu'il soit fait quelque chose au monde plus grand, c'est a sçauoir au ciel, ou en la terre, incontinent au mesme poinct, et au mesme moment est faict et accomply, sans qu'il lui soit besoing de dire: telle chose soit faicte, mais au meme instant qu'il veult, et luy plaist que quelque chose soit faicte, au mesme poinct et instant est faict et accomply, tellement que le vouloir et estre faict sont tout vng. Et ainsi fait l'ame intellectiue en ce monde plus petit, c'est a sçauoir au corps de l'homme, et en ceste maniere s'entent ladicte autorité: c'est a sçauoir faisons l'homme a nostre ymage et semblance: car il parle de l'ame, c'est a sçauoir que ainsi comme Dieu fait tout ce qu'il lui plaist au monde plus grand, c'est a dire au ciel et en la terre, ainsi et par semblable maniere fait l'ame au monde plus petit, c'est a dire au corps de   —423→   l'homme: tellement que vostre ame intellectiue ainsi est faicte.

L'ASNE DÉCLARE COMME EN L'AME INTELLECTIUE Y A TROYS PUISSANCES, LES COMPARANS A LA SAINTE TRINITÉ, ET DICT QUE POUR CELA LADICTE AME EST FAICTE A L'YMAGE ET SEMBLANCE DE NOSTRE SEIGNEUR DIEU

Frere Anselme, pource que (comme il me semble) vous ne m'entendez assez bien touchant ladicte authorité, ie la vous declareray en aultre maniere, parquoy prenez garde a mes parolles, selon que disent les philosophes, et aulcuns docteurs en medecine, l'ame de l'omme n'est autre chose sinon troys puissances: a sçauoir, memoyre, sens, et volunté. Et ces troys puissances font vng ame, et ainsi comme de Dieu le Pere nayst le filz, et du pere et du filz egallement procede le sainct esprit. Ainsi en semblable maniere de la memoyre nayst l'entendement, et de la memoyre et de l'entendement egallement procede la volunté. Et ainsi comme la personne du pere n'est pas celle du filz, ne celle du filz celle du sainct esprit, ne la personne du sainct esprit celle du pere ne du filz. Ainsi l'acte de la memoyre n'est pas en l'entendement, ne l'acte de l'entendement n'est pas la volunté: mais ainsi ces troys puissances sont une ame intellectiue. Voyez, frere Anselme, comme l'ame intellectiue est faicte a l'ymage et semblance de Dieu. Et en ceste maniere s'entend ladicte authorité, c'est a sçauoir faisons l'homme a nostre ymage et semblance. Dauantage, frere Anselme, sinon que vous soyez tant oultre cuyden que ne puissiez vng peu penser auant que de parler, par vostre raison mesme: c'est a sçauoir que vous estes faictz a l'ymage et semblance de Dieu. Ie vous veulx prouuer que nous aultres Animaulz sommes par droict de plus grand dignité et noblesse que entre vous filz d'Adam: car vous dictes que vous estes faictz a l'ymage et semblance de Dieu. Et nous autres pouuons dire, et telle est la verité, que non tant seulement Dieu, mais encore les sainctz sont faictz a nostre ymage et semblance,   —424→   et a cela ne pouuez contester ne contredire: car entre vous, filz d'Adam, paignez Dieu tout puissant à la semblance d'ung aygneau: et paignez les euangelistes, qui sont les sainctz principaux que vous ayez, à la semblance de nos animaulx, car vous paignez sainct Luc à la semblance d'ung bœuf, ou thoreau, et sainct Iehan à la semblance d'un aigle, et sainct Marc à la semblance de la seule victoyre. Et chantez a Pasque vne Prose, qui dict: que Iesus Christ s'est leué auec grand puissance, et d'aigneau qu'il estoit s'est faict Lyon par victoyre solennelle. Doncques, frere Anselme, laquelle vous semble plus grand noblesse et dignité, la vostre qui estes faictz a l'ymage et semblance de Dieu, ou la nostre qui auons Dieu, et les sainctz semblables a nous? Ainsi doncques, comme vous mesmes chantez a Pasques, et paignez par toutes les eglises. Certes si vous n'estes hors du sens vous cognoissez clairement que nous sommes de plus grande dignité et noblesse que vous n'estes, parquoy cerchez autre raison pour prouer vostre faulse opinion estre vraye.

FRERE ANSELME RESPOND

Reuerendissime Asne, l'aultre raison par laquelle nous sommes de plus grande dignité et noblesse que vous, est que nous auons ordres, religions, et conuens de cordeliers, et freres mineurs, iacopins, et freres prescheurs, augustins, et carmes, et plusieurs aultres qui seroient longs a racompter, ausquelz il y a plusieurs sainctz hommes menans saincte et honeste vie. Et lesquelz pour seruir Dieu ont laissé et abandonné tous les plaisirs mondains, viuans chastement, et ne prennent iamais femmes, euitans les pechez: principalement les sept pechez mortelz. Et entre vous n'auez rien de cela, qui est vng degré de grande dignité, noblesse, et saincreté, par laquelle chose est proué clairement que nous aultres filz d'Adam sommes de plus grande dignité et noblesse, que vous aultres animaulx.

  —425→  

L'ASNE RESPOND A FRERE ANSELME, ET LUY PARLE DES CONUENS, ORDRES, RELIGIONS ET MONASTERES

Frere Anselme, vous voulez tousiours de plus en plus que ie vous chante vostre leçon. Bon homme de Dieu, vous me contraignez de dire ce que ne vouldriez. Mais tenez le secret, car c'est vostre grand honte et vitupere. Et pour tant ne sçachez gré a ma response, car ie vous pourroys vng peu charger le bast, parlant tousiours verité. Frere Anselme, ainsi comme vous sçauez que depuis la mort de sainct François, de sainct Loys de Marceille, et de sainct Anthoine de Padouë, qui furent freres mineurs, iamais ne s'est trouué en l'ordre vng frere qui ayt esté sainct, ainsi de mesme apres la mort de sainct Dominique, de sainct Thomas Daquin, et de sainct Pierre le martyr, qui furent freres prescheurs, ne s'est iamais trouué audict ordre vng frere qui ayt esté sainct. Et pour non prolonger mon sermon et parlement, il ne fault plus parler de tous les aultres ordres, ny des prebstres et seculiers, ny de leurs œuures peu iustes et encor moins bonnes. Et ne trouue au monde aulcune difference d'eulx aulx hommes mondains, sinon que les hommes mondains ne prennent qu'une seule femme pour espouse, luy escripuant et promettant le traité de mariage, et luy donnant l'aneau: et les moynes en prennent tant qu'ilz en veullent, sans mettre par escript aulcun traicté, ny donner aneaux. Et telz sont les moynes specialement, et la plus part des nonnains et dames de religion. Et l'aultre partie sont femmes mariées, vesues, et pucelles, et soubz l'habit de deuotion plusieurs et souuentes fois donnent Eschec pour Roch à ceux qui ont le bec iaulne. En ceste maniere font souuent bonne buée sans laissiue, ainsi comme fit vng frere prescheur a vne bonne dame se confessant a luy, mais pour le faire court me tairay de leur faict, comme il fut, ne comme ne fut point. -Lors que l'Asne vouloit poursuiure sa response, le Roy des animaulx luy dict.

LE ROY DES ANIMAULX PARLE

Beau respondant, il plaira a vostre Seigneurie sçauoir le faict du frere prescheur, et comme il fut auec la bonne dame, et ne   —426→   vous souciez si frere Anselme ne vous en sçait gré: car l'exemple dict, que qui dict mal, le veult ouyr, et pourtant qu'il a dict mal de nous, la raison veult que le semblable luy soit faict.

Et incontinent que l'Asne eut ouy parler le Roy, se tournant vers moy dict ainsi.

L'ASNE COMMENCE A DESCOUURIR LES MAULUAISES ŒUURES ET FAICTZ DES RELIGIEUX, DISANT AINSI

Sachez, frere Anselme, qu'il y a vne Isle en Cathelogne nommée Tarragonne, et anciennement estoit appellée Secondine: car en grandeur elle estoit appellée seconde apres la cité de Rome. Et cela appert encore auiourdhuy estre veritable par les grands, antiques, et sumptueux edifices qui sont encore de present en estre par toute la contrée de ladicte cité. Et trouuerez, frere Anselme, que hors de ladicte Cite a vng conuent de freres prescheurs auquel conuent auoit ung religieux appellé par son nom frere Iehan Iuliol. Et estoit ce frere Iuliol vng beau gallant de sa personne, fort bien faict et proportionné de tous ses membres, et de grande eloquence, de laquelle chose tout le peuple de Tarragonne luy vouloit grand bien, et le tenoyent en grand estime et reputation: tellement que les principaulx de ladicte cité se confessoient a luy, ensemble leurs femmes et enfans. En ladicte cité auoit vng homme de bien nommé Iehan Desterliers, lequel auoit pour femme vne bonne dame appellée par son nom Madame Tecle, et estoit ledict Iehan fort spirituel et deuot, et la femme de mesme. Et estoit vne des belles dames de toute la cité: tellement qu'il sembloit par sa beaulté que ce fust vng ange de la haulte hierarchie.

LA DAME PARLE A SON MARY

Venu le Caresme, frere Anselme, et voyant ma dame Tecle que ses voisines alloient iournellement a confesse, dit a son mary: Seigneur, desia dix iours du Caresme sont passez, et ne me suis encor point confessée. Parquoy, si vous plaisoit, ie y vouldrois   —427→   bien aller. De ceste chose le mary eut vng souuerain plaisir voyant sa bonne intention, et respondant luy dit: Dame, ie suis trescontant que vous alliez à confesse: toutesfoys, pource que vous estes ieune et innocente, et ne vous confessastes iamais, et pource que vous ne sçauez pas la maniere de vous confesser, ie veulx que vous alliez confesser à frere Iehan Iuliot de l'ordre des freres prescheurs, car il est mon confesseur, et est homme de bien et bien sçauant en son prescher, et à confesser faict merueille: et sçait fort bien demander les pechez, et iceulx bien examiner. Et pource que ne le cognoissez, vous le demanderez, et on vous le monstrera, et luy direz que ie vous ay enuoyée a luy affin qu'il vous confesse.

COMMENT MA DAME TECLE S'EN VA AU CONUENT DES FRERES PRESCHEURS, ET DEMANDE FRERE IEHAN IULIOT, LEQUEL LUY FUT MONSTRÉ

Incontinent que ma dame Tecle eut ouy les parolles de son mary, elle affubla son manteau, et s'en alla droit au conuent des freres prescheurs. Et combien que ladicte dame passalt toutes les aultres en sa beauté, elle estoit toutesfoys assez sotte et rude d'entendement, et à la bonne foy croyant que tout ce qu'on luy disoit feust verité. Soubdain qu'elle fut arriuée audict conuent, elle demanda apres frere Iehan Iuliot, lequel incontinent luy fut monstré. Lors ma dame Tecle luy baisant les mains dit: Monsieur frere Iuliot, mon mary m'a enuoyée à vous, affin que me monstriez comme ie me doy confesser. Voyant frere Iuliot la beauté de la dame et cognoissant à son parler qu'elle estoit lourde d'entendement, fut fort ioyeux, et dit à soy mesme: certes ie vous monstreray si bien à vous confesser que d'icy en auant ne sera besoing que aultre vous monstre. Et lors il la feit entrer en vng coing et siege de l'eglise, ou il auoit accoustumé de confesser, et estoit ledict coing et siege fort secret et obscur: tellement que ceulx qui estoient dedans ledict siege voyoient point ceulx qui estoient dehors et ceulx de dehors ne voyoient point ceux qui estoient audict siege pour la tgrande obscurité d'iceluy.

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DE LA CONFESSION QUE FIST FRERE IULIOT A MA DAME TECLE

Incontinent luy demanda frere Iuliot si elle auoit aymé quelquun, et elle respond: Monsieur, ie ne double point, que pour ma grand beaulté plusieurs ne soient amoureux de moy, mais que ie soye amoureuse de quelqu'ung, ie ne le fuz iamais: car mon mary me dict, que la dame qui ayme aultre homme que son mary, les vieilles sorcieres viennent la nuyct et la prennent et la mettent en vng sac, et la iectent dedans la mer. Et pour ceste raison ie ne fuz iamais amoureuse, ny voulu bien ny porté amour qu'a mon mary de peur d'entrer au sac. Incontinent que frere Iuliot veit que la tendresse estoit ainsi legiere de poix, il eut ung singulier plaisir, et dict en soy mesme: Sans faulte ie vous mettray auiourdhuy en tel sac que d'icy en auant vous n'aurez peur du sac des vieilles. Et lors luy demanda: Ma fille, combien ya il que vous estes auec vostre mary? et elle respond: Monsieur, il ya auiourdhuy six moys. Combien de fois a eu affaire vostre mary auec vous? et elle respond: En verité, monsieur, ie ne le vous pourroys iamais dire, tant de fois me la faict de nuyct et de iour, que ie n'en ay sceu tenir compte. Incontinent que frere Iuliot eut cogneu qu'en ceste response la dame estoit vng peu doulce de sel, dict en son cœur: Certes vous ne sortirez d'icy iusques a ce qu'ayez faict la raison. Et lors se monstrant fort troublé, luy dict: Quelle Chrestienne estes vous, qui ne tenez compte des fois que vostre mary le vous a faict? combien que par droict en ayez a donner le disme an confesseur a qui vous vous confessez. Comme pourray ie donc prendre le disme de vous, si ie ne sçay combien de foys vostre mary a eu affaire auec vous? Certes vous meriteriez grande peine et penitence. Incontinent que ma dame Tecle eut ouy les parolles de frere Iuliot, elle luy dit en pleurant: Monsieur, ie vous prie pour l'amour de Dieu me vouloir pardonner: car moy pouurette suis tombée ignoramment en ce tant grand peché, et ie vous prometz en   —429→   verité que d'icy en auant ie y prendray bien garde et conteray combien de foys mon mary le me fera, et les marqueray auec mes patinostres, afin que ie ne les oublye, et chascune foys qu'il le me fera ie y feray vng noud. Et pource, monsieur, que mon mary sçait, que le ne sçay rïens de telles choses, m'a enuoyée a vous, affin que me monstriez. Incontinent que frere Iuliot ouyt les parolles de la ieune dame, il eut grand ioye, car il congneut clairement qu'elle estoit de simple volunté, et pour la conforter luy dit: Ma fille, de Dieu et de moy vous soit pardonné et ne plourez plus, ny ne vous donnez desplaisir: car ie vous donneray bon ordre a tout, et feroy le compte a ceste heure. Et s'il y a quelque peu plus ou moins, cela n'y fera riens.

DU COMPTE QUE FEIT FRERE IULIOT A MA DAME TECLE

Ma fille, selon vostre dire il va auiourdhuy six moys que vous auez esté espousée. Et pour lamour de vostre mary et de vous, ne compteray que trente iours pour chascun moys, combien qu'aucuns en ont trente et vng iour: et selon ce que vous dictes, il vous l'a faict tant de foys de nuyct et de iour que n'en auez sceu tenir le compte. Voyez toutesfoys que pour l'amour de vous ie ne mettray sinon à raison de vne foys tant la nuit que le iour, qui seroit six foys trente qui est en somme toute cent quatre vingtz foys, et le disme, ma fille, est de dix vne: parquoy il m'en appartiendroit dixhuyt fois: et plus de dixhuyt autres vous en ay laissé et dauantage pour lamour de vostre mary, qui vous a addressée à moy. Alors ma dame Tecle luy baisant les pieds luy dit: Monsieur, cent mille mercys vous rends de vostre courtoysie, par laquelle sans aucune precedente cognoissance m'auez faict tant de grace. Et pourtant, monsieur, au nom de Dieu pensez de prendre de vostre disme toute telle part qu'il vous plaira.

COMMENT FRERE IULIOT COMMENÇA A PRENDRE LE DISME

Voyant ce, ledict frere la getta gentement à terre, et print d'elle le disme de vingt foys, et ayant prins ledict disme dit à la   —430→   dame: Ma fille, voyez que ie suis maintenant payé de vingt foys et ne me veulx pour le present payer de plus: car vous ne le pourriez soustenir pour autant qu'estes foyble a cause du ieusne. Mais si plaist a Dieu, ie vous iray visiter a la maison, et prendray chacun iour le reste du disme. Monsieur, dit la dame, le prendre et le laisser est en vous: car ie ne suis point si sotte que ne vous puisse bien payer de vostre disme: et pour vous dire verité, ie ne vouldrois rien debuoir de reste si possible estoit: parquoy ie vous prie, que le plustost que pourrez prenez de moy le reste du disme. Et apres que frere Iuliot luy eut demandé ou elle demouroit, la va absouldre de tous ses pechez, lui disant ce que s'ensuyt.

DE L'ABSOLUTION QUE FEIT FRERE IULIOT

Voyez, ma fille, maintenant par ceste confession estes absoulte de voz pechez: et estes aussi pure et nette que le iour que naquistes du ventre de vostre mere. A la charge et condition toutesfoys que vous teniez secret tout ce qui a esté entre vous et moy en la confession. Vous faisant assauoir que qui reuele ou descœuure le sacrement de saincte confession, la langue luy est couppée, et apres sa mort va à cent milles dyables, et ne voyt iamais la face de Dieu. Respond ma dame Tecle, et dit: Monsieur, ne plaise a Dieu que ie dye riens de la saincte confession. Toutesfois, monsieur, ie vous supplye n'oubliez de venir en ma maison pour prendre le reste du disme. Et cela dit, luy baisa les mains, et print congé de frere Iuliot, et s'en retourna en sa maison.

CE QUE DIT LE MARY A LA FEMME AU RETOUR DE LA CONFESSION

Estant arriuée en la maison trouua son mary qui l'attendoit pour disner, et luy dit: Dame, bien vous soit de la confession, que vous semble (dit il) de frere Iuliot, et de sa maniere de confesser? Certes, dit elle, il est bien perfaict homme et tres bon confesseur:   —431→   et homme qui sçait fort bien demander et examiner les pechez. Et quand à moy, dit elle, Seigneur, iamais ne me vouldroys confesser à aultre qu'a luy, tant y ay trouué de plaisir. Pour ce, dit le mary, vous enuoiay ie à luy: car ie sçay qu'il est homme fort prudent et discret a examiner les pechez. Et cela dict, ilz disnerent auec grand soulas et ioye.

COMME LE FRERE PRINT LE RESTE DU DISME

Apres peu de iours, frere Iuliot vint visiter ma dame Tecle, et print d'elle vne partie du disme, et ainsi de iour a aultre feit tant de visitations qu'il feut tres bien acheué de payer dudict disme. Voyla (dit l'Asne a frere Anselme) la saincteté qui est auiourdhuy en voz religieux que cy dessus auez nommez bon homme de Dieu. Vous feriez bien de vous taire, et vous tenir pour vaincu, et si vous ne le voulez fayre, tenez vous asseuré que ie parleray et vous feray telle responce que vous en aurez peu de plaisir. Et vous fays a sçauoir, a fin que ne soyez trompé, que ie sçay tant des affaires des religieulx qu'il vous semblera que i'aye esté conuentuel ou religieux en chascune desdictz ordres.

FRERE ANSELME RESPOND SUR LA MAUUAISE CONFESSION DE FRERE IULIOT

Monsieur l'Asne, La meschanceté faicte par ledit frere Iuliot ne faict rien au preiudice des autres religieux, ny de leurs sainctetez. Ainsi comme le peché de Iudas qui vendit nostre sauueur Iesus Christ ne fut en preiudice des aultres apostres: car Iudas par son œuure meschante est puny en enfer, et les aultres apostres par leurs bonnes et sainctes œuures sont colloquez en paradis. Par semblable maniere sera ledict frere Iuliot puny en l'autre monde, et les aultres religieux seront guerdonnez de ieurs bonnes œuures. Dauantage, seigneur Asne, ainsi comme vous sçauez, le peché de luxure est tant naturel, qu'il n'y a homme au monde (si ce n'est par speciale grace de Dieu) qui s'en puisse   —432→   excuser. Et apres la beaulté de la femme qui est vray poison et venim mortel, qui enuenime la veuë de l'homme, et la faict tousiours cheoir et tumber audict peché. Et mesmement vous sçauez que la femme trompa nostre pere Adam, qu'elle trompa le grand roi Dauid, elle trompa le grand sage Salomon, elle trompa le noble et fort Sanson. Et ainsi que ledict frere Iuliot n'auoit tant de perfection que nostre pere Adam, ne se grande seigneurie que le roy Dauid, ne tant de sagesse que Salomon, ny tant de forse que Sanson, lesquelz tous auec leur perfection, seigneurie, sagesse, et force ne sçeurent ne se peurent contregarder des femmes, vous deuez tenir pour excusé ledit frere Iuliot. Ioint que, ainsi que vous auez dict cy dessus, la beaulté de ladicte ma dame Tecle estoit telle qu'il sembloir que ce fust vng ange de la haulte hierarchie. Et ceste grande beaulté feit tresbucher ledict frere Iuliot audict peché, mais les aultres religieux ne font ny commettent tel peché, ny nulz des aultres sept pechez mortelz.

L'ASNE RESPOND A FRERE ANSELME

Frere Anselme, vous me voulez donner vessies pour lanternes, demourant tousiours en vostre pertinacité, disant que vos religieux euitent les sept pechez mortelz. Et pourtant vous veulx aduiser et faire entendre comme par vos religieux sont commis lesdictz sept peschez mortelz, en telle sorte qu'il vous fauldra accorder par force que mon dire est verité. Frere Anselme, sachez que les sept pechez mortelz, sont ceulx cy. A sçauoir, Orgueil, Auarice, Luxure, Ire, Glotonnie, Enuie, et Paresse. Maintenant vous reciteray sept histoyres, pour chascun peché vne. Par lesquelles verrez clairement comme vos dictz religieux commettent lesdictz sept pechez mortelz. A la charge toutesfois que ie demanderay licence au treshault et puissant prince mon seigneur et Roi, affin que cela ne luy vienne a ennuy: car les recitant il fauldra que ie prolonge mes parolles. -Et lors dict le Roy à l'Asne: Beau respondant, il nous plaira bien de ouyr lesdictes histoyres,   —433→   et sçachez que vostre parler nous est aggreable et plaisant; pourtant au nom de Dieu, pensez de les reciter. Et apres que l'Asne eut ouy ces parolles, se tournant deuers moy, me dict.

DU PREMIER PÉCHÉ MORTEL, ORGUEIL

Frere Anselme, ie commenceray du premier peché mortel, qui est Orgueil, en quelle maniere vos religieux l'euitent selon que vous dictes. En Toscane a vne Cité nommée Perouse, assez belle, grande, et noble, au pres de laquelle a vng estang plein d'eauë, que les Toscans appellent le Lac de Perouse, fort grand: et en iceluy Lac a troys Isles, dont la plus grande est habitée et peuplée de gens. Il y a audict Lac, ou estang, de plusieurs sortes de poissons: et ont accoustumé les seigneurs de Perouse de affermer, ou arrenter ledict lac, ou estang aux pescheurs a raison de dix mille francs par an, qui est vne tres belle rente. Et au temps que l'église seigneurioit ladicte cité, le Pape la donna a vng Abbé, nommé le grand Abbé, homme fort superbe, et tant remply d'orgueil, que Lucifer n'en auoit guiere dauantage. Et pource, que comme l'Eglise eut prinse ceste cité par force, doubtant de rebellion, ou reuolte, edifia vng beau chasteau en vne part de la Cité, lequel estoit tresfort et inexpugnable, et habitoit en iceluy ledict Abbé auec ses souldars, et tenoit fort subiectz les Perusins, en telle maniere qu'il n'y auoit nul Perusin, qui osast porter auec luy, ny tenir en sa maison aulcunes Armes de defense, mais les tenoit plus subiectz que s'ilz eussent esté Juifz. Et quand il sçauoit que aulcun Perusin auoit belle femme, ou fille, il l'enuoyoit incontinent querir, et si elle luy estoit refusée par le pere, ou mary, incontinent ledict Abbé faisoit faulx courriers, ou faulses lettres, et les faisoit emprisonner, disant, qu'ilz auoient escript lettres aux ennemis de saincte mere Eglise. Et incontinent sans pitié aulcune les faisoit pendre par le col, ou escarteler, et leur oster tout ce qu'ilz auoient au monde, prenant leurs femmes et leurs filles, et les tenoit prisonnieres en sondict chasteau. Et apres qu'il estoit lassé d'elles les   —434→   laissoit a ses souldars pour bagage, et voyans les aultres prebstres et religieux, que l'Abbé qui estoit leur chef exerçoit si grande villennie, faisoient encore pis. Et par ceste maniere, quand aulcun religieux ou prebstre rauissoit la femme, ou fille de quelqu'ung, il n'osoit parler ne dire vng seul mot craignant mourir.

COMME VNG CHAPPELAIN FIST IECTER VNE DAME ENCEINTE DE LA FENESTRE DU BAS

De cela, frere Anselme, aduint, que vng grand Citoyen, nommé messire Iehan Ester auoit vne belle et bonne Dame a femme, de laquelle s'enamoura vng prebstre parlant a elle, et la festoya vng long temps, et elle qui estoit chaste et loyalle a son mary, ne luy voulut iamais consentir, parquoy ledict prebstre comme celuy qui mouroit pour elle, vng iour chantant la messe, voyant ledict citoyen, et n'y voyant point sa femme, le plus tost qu'il sceut despescha de dire la messe, et dist au grand Abbé qu'il auoit vne grande douleur de teste pour laquelle il ne pouuoit procederen l'office, et qu'il luy pleust luy donner licence pour s'en aller en sa maison, ce que ledict Abbé luy octroya. Ainsi donc (frere Anselme) que le prebstre fut sorty de l'eglise, il s'en va tout droit en la maison dudict Citoyen. Et estoit ladicte maison au meillieu de la place de Perouse, et estoient les fenestres d'icelle sur ladicte place. Soubdain que ledict chappelain arriua, il trouua la porte ouverte, et monta tres legierement en hault, et trouua la dame couchée sur vng petit lict, pource qu'elle estoit enceincte de huict moys, et ne se sentoit point trop bien; parlant auec elle la requist de sa personne, et comme elle luy resistoit et refusoit, il pensa d'accomplir son desir par force auec elle. Incontinent que la Dame veit qu'elle ne luy pouuoit resister, pource que elle estoit enceincte et fort pesante, dict ces parolles: Monsieur, ie suis preste et appareillée pour accomplir vostre volunté: toutesfois affin que nous ne soyons descouuers si quelqu'ung montoit comme vous estes monté, ie vous prie, monsieur, que fermiez la porte des degrez, et apres faictes de   —435→   moy a vostre plaisir. Incontinent (frere Anselme) le prebstre ne fut point paresseux d'aller fermer la porte, et ce pendant la dame se leua et courut à la fenestre, et se iecta par icelle embas au meillieu de la place, et ouyant le prebstre la cheute de ladicte dame, et le cry du grand nombre de gens qui la estoient, alors s'enfuyt le prestre en sa maison.

COMMENT LE MARY VINT DE L'EGLISE

Tout le peuple courant celle part, et voyant la dame qui par le grand coup qu'elle auoit donné en terre, estoit toute brisée et froissée, la creature qui estoit sortie de son ventre morte, allerent incontinent au temple annoncer les nouuelles a son mary, lequel subitement sortit de l'eglise, et le suyuirent plusieurs citoyens de ladicte cité: et trouua sa femme demie morte, et la creature auortée, ilz la monterent a force de bras a la chambre dont elle estoit tombée, et estre couchée en son lict son mary lui demanda comme elle estoit ainsi tombée, et elle luy compta tout le faict des le commencement iusques à la fin, et son mary luy dict: Dame, pourquoy ne le m'auez vous faict sçauoir au paravant? Et la dame luy respondit: Seigneur, pour crainte que ne feissiez quelque oultrage au prebstre, pour lequel le grand Abbé eut prins haine sur vous, et vous eut faict perdre et destruire.

COMMENT LE MARY S'EN ALLA PLAINDRE AU GRAND ABBÉ, ET DE LA MAULUAISE, ET SUPERBE RESPONSE, QU'IL FEIT

De là s'en alla ledict citoyen plaindre au grand Abbé, lequel en lieu de luy faire instice, luy dict: Vilain, sale, et meschant, il y a en toy tant d'audace, que tu mettes mon prebstre en telle renommée. Par le sainct corps de Iesus Christ, si i'oy doresnauant que tu dye telles parolles, ie te feray trencher la teste. Cognoissant le bon homme la cruelle response du grand Abbé, s'en retourna en sa maison, et trouua sa femme morte, et secrettement la feit enterrer à l'entrée de sa maison, et print la creature morte, et luy osta les entrailles, et les salla auec du sel, et   —436→   les mist en vng petit vaisseau, et cheuauchant auec son escuyer sortit de la cité, prenant le chemin de Florence.

COMMENT LEDICT CITOYEN S'EN ALLA A FLORENCE; ET COMME IL RECITA CE QUI LUY ESTOIT ADUENU AUEC L'ABBÉ DE PEROUSE

Apres peu de iours arriua en la cité de Florence, et luy fut faict grand honneur par les Gouuerneurs de la Cité, qui en ce temps estoient rebelles contre l'Eglise, et luy demandant la raison de sa venuë, il leur dict tout l'oultrage qui luy auoit esté faict, et la response du grand Abbé. Incontinent que les Gouuerneurs de Florence ouyrent la grande mauluaistié qui luy auoit esté faicte, ilz demourerent tous estonnez: et tanstost commencerent a traicter de la rebellion contre l'Eglise, ayant en memoyre le prouerbe: Quand tu verras la barbe de ton voysin brusler, metz la tienne en saulueté. Et incontinent ordonnerent que le dict Citoyen fust leur messager secrettement en toutes les terres de Romanie, et aux terres de l'Eglise patrimoniales pour les faire rebeller, luy donnant grand pouuoir de faire dire, et obliger la communaulté de Florence de leurs donner secours et ayde, tant en deniers, que gens d'armes et pietons, et tout ce qu'ilz auroient mestier pour leur defense.

COMMENT LE CLERGÉ PERDIT SA SEIGNEURIE PAR L'INDUSTRIE DUDICT CITOYEN AVEC L'AYDE DE FLORENCE

Incontinent que ledict citoyen eut le pouoyr dessusdict, il cheuaucha tant qu'il fut par toutes les terres de l'Eglise, leur monstrant la creature morte et sallée, et leurs disant tout ce qu'il luy auoit esté faict. Et enuoya secrettement espions en la Cité de Perouse a ses parens et bien aymez, en telle sorte qu'il fait rebeler en vng iour plus de deux cens terres de l'Eglise, et la cité de Perouse: soubdain (frere Anselme) que le grand Abbé veit la rebellion de la terre de Perouse, il se feit fort dedans le chasteau, mais peu luy proffita: car les Florentins enuoyerent tant de gens d'armes en ayde aux Perousins, que les mettans dedans la cité   —437→   tindrent si bien et si beau assiegé ledict grand Abbé, qu'il fut contrainct de se rendre auec certaines paches, et s'en retourna a Rome, ou estoit le Pape. Et furent remises lesdictes terres en comunaulté se gouuernant eulx mesmes. Ledit citoyen retourna a grand honneur en sa cité de Perouse. Ainsi voyez, frere Anselme, comme le Clergé perdit sa Seigneurie, par leur grand orgueil et mauluaistié, voulans tenir les Chrestiens plus subiectz, que si cestoient Iuifz. Et sçachez que apres que le clergé eut perdu la Seigneurie en Italie, les habitans se vengerent bien des oultrages qu'on leur auoit faict, et leur donnerent Eschec pour Roch, ainsi qu'ilz feirent a vng prebstre dedans Perouse.

L'ASNE RECITE DU PREBSTRE

Frere Anselme, la Cité de Perouse, estant hors de la subiection du Clergé, les Perousins auoient vng prebstre Recteur, et Curé de la paroisse de sanct Iehan de Colasse, en laquelle estoit vne ieune dame pleine de grand beaulté, nommée Marroque, fort deuote femme, et bien souuent estoit en l'eglise de sainct Iehan pour ouyr messe. Et voyant ledict Curé la beaulté de ceste Dame, s'enamoura d'elle si demesurement qu'il sortoit du tout hors du sens quand il la veoyt en l'eglise. Et quand il chantoit messe les festes, et veoyt ladicte Dame, il deschantoit agrand contrepoinct les kyrielles, et gringotoit les Sanctus, qu'il sembloit que ce fust vng Rossignol, et faisoit merueilles des Agnus Dei. Et plusieurs fois se tournant pour dire Dominus vobiscum, et voyant ladicte Dame entre les aultres, se troubloit si tresfort, qu'en lieu de dire Dominus vobiscum, il disoit haultement Alla. Parquoy luy ne pouant plus soustenir la peine de l'amour, vn iour trouuant la dame toute seule en leglise, laissa toute honte derriere, et reuela le secret de son cœur. Incontinent que la Dame (comme celle qui estoit bonne et chaste) luy eut respondu tres aygrement, elle s'en vint en sa maison se plaignant a son mary, et luy disant distinctement tout ce que le curé luy auoit dict. Lors oyant le mary les parolles de sa femme, sans plus tarder s'en va plaindre a l'euesque. disant.

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COMMENT LE MARY SE PLAINT A L'EUESQUE

Seigneur Reuerendissime, ie suis venu a vous, comme ainsi soit qu'estes nostre Pasteur, et nous vos Brebiettes, ainsi que mieulx sçauez que moy, vous estes tenu de nous garder des loups lesquels nous mangent, et de faire retourner au droit chemin celui qui en sort. Et semblablement de degré en degré tous les Recteurs, Pasteurs, et Curez des Eglises, qu'ilz tiennent, et ont gouuernement d'ames, sont pasteurs d'icelles: et le bon pasteur doibt mettre son ame pour ses ouailles, comme a faict le vray pasteur Iesus Christ. Or nostre Pasteur, c'est a sçauoir le Curé de sainct Iehan de Collasse, ne faict pas ainsi, mais au contraire. Car il veult faire fouruoyer les brebis, et les faire sortir du bon chemin, affin que le Loup, c'est à sçauoir le diable, les mange, et pourtant, Reuerendissime Seigneur, d'autant que vous estes son Pasteur, et le nostre, ie suis venu a vous pour me plaindre de luy. Et lors racompta ledict ieune homme tout ce que le curé avoit dict a sa femme.

LA RESPONSE, ET MENASSES DE L'EUESQUE

Lors, frere Anselme, eussiez veu l'euesque ayant le visaige cruel, et monstra semblant d'estre fort courroucé, et malcontent de ce que auoit faict le dict curé, et dict audict mary: Ie te prometz que ie feray telle iustice de luy, que tout aultre pasteur y prendra exemple. Et incontinent enuoya querir le dict curé par vng sergeant. Lors le jeune homme voyant le geste de l'Euesque et ses grandes menasses, dit en son cœur: Sans nulle doubte il le mettra en prison, et luy donnera quelque bonne distribution de coups de baston, et apres le condamnera a chartre perpetuelle, car il a tres bien merité. Tantost apres le sergeant amena ledict Prebstre en grande confusion, de sorte qu'il sembloit qu'il eust tué Iesus Christz, de quoy le jeune homme mary de la Dame eut vng grand et souuerain plaisir. Et comme l'euesque le va criant auecq telle felonnie, qu'il sembloit a le veoir qu'il le voulust manger, et dict.

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CE QUE L'EUESQUE DICT AU PREBSTRE

Dimoy, vilain, et sale paillard, d'ou t'est venuë tant d'audace et presumption, que tu aye requis la femme de cestuy tien parroissien de sa personne? Incontinent le bon prebstre, ainsi comme celuy qui sçauoit que son Euesque faisoit tous les jours semblables et pires œuures, sans qu'il en eust aulcune crainte, ou vergoigne, respond a l'Euesque, et luy dict: Reuerendissime Seigneur, ce que vous a dict le jeune homme est verité: toutesfois tout ce que ie dy a sa femme, ie ne luy dy sinon par ieu, et m'esbatant de parolles auec elle, comme je fay tous les iours auec mes aultres paroissiennes, et vostre seigneurie me congnoist et sçait si ie suis homme qui face semblables œuures. Lors luy dit l'euesque: Pour cela me faisoit il fort esmerueiller. Et regardant le mary de la dame luy dit.

LA RESPONCE ET IUSTICE QUE FIT L'EUESQUE AUDIT IEUNE HOMME

Bon homme de Dieu, tu as ouy comme tout ce que ce prebstre a dit à ta femme ce n'a esté sinon par ieu, et ne le doibs prendre en mal. Et se tournant vers le dict prebstre, luy dit: Ie te commande en vertu de saincte obedience que tu soys troys iours sans entrer en l'eglise. Et tantost que le mary veit la bonne iustice que l'Euesque auoit faict de son prebstre, sans prendre congé senpart et s'en va tout droit au palays de sa seigneurie, se plaindre au potestat de Perouse.

COMME LE IEUNE HOMME SE PLAINT AU POTESTAT DE PEROUSE

En ce temps estoit potestat de Perouse vng noble homme Florentin nommé messire Lyppo de l'ysle. Ce messire Lyppo estoit noble et grand iusticier, lequel apres auoir ouy les plainctes et clameurs du dict ieune homme il luy dict: Va t'en plaindre à l'Euesque. Le ieune homme luy dit: Seigneur, ie me suys plaint à luy deuant que venir a vostre seigneurie. Et luy va dire et reciter tout le faict, et la cruelle iustice que mon seigneur l'Euesque auoit faicte du prebstre.

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DU COMMANDEMENT QUE FIT MESSIRE LYPPO POTESTAT A FRANÇOYS DE NERNYA

Qvand messire Lyppo eust ouy la iustice, il dit au jeune homme: Va t'en et quand tu viendras demain au matin, prens deux compaignons auecques toy, et lors qu'il sortira de l'eglise prenez le et lui donnez tant de coups de baston que le laissiez pour mort: mais gardez vous de le tuer; et apres va t'en en ta maison et ne te soucie: car tes plaintes ne viendront sinon a moy et ie sçays que j'ay affaire. Et s'il dict ces choses au muet, il ne les dict pas au sourd. Alors le ieune homme feit prouision de troys bastons de meslier, et le lendemain auecques deux aultres allerent guetter leur prebstre quand il sortiroyt de l'eglise, et ilz l'empoignerent et luy donnerent tant de coups de bastons qu'ilz le laisserent pour mort. Incontinent sortirent les aultres prebstres de l'eglise et trouuerent le prebstre ainsi mal accoustré, sachans que autre que le mary de la dicte dame n'auoit faict cest ouurage, lors le leuerent et le myrent dedans une byere et ainsi qu'il estoit l'apporterent au palais de l'euesque.

COMMENT L'EUESQUE FEIT SONNER LE CHAPITRE POUR FAIRE VENIR LE PREBSTRE

Incontinent que l'Euesque veit son prebstre ainsi accoustré, soubdain fit sonner la cloche; et tantost les prebstres, curez et religieux de tous ordres s'assemblerent là, disant qu'on ne deuoit souffrir tel vitupere, et que si ces choses se passoient impunies, qu'iliz ne sçauroient plus viure au monde, car tous les iours les lays en feroient autant au clergé. Et pourtant faisons nostre deuoir que le dict ieune homme soit pendu par la gorge, afin qu'il soit exemple et chastiement à tous les aultres, et pourrons faire a nostre fantasie, et auec ce nul ne nous osera nuyre.

COMMENT TOUT LE CLERGÉ ALLA EN GRANDE PROCESSION DEUANT MESSIRE LYPPO

La procession fut prestement ordonnée, sonnans les cloches,   —441→   chantans Requiem æternam, et s'en vont vers le palays des seigneurs portans le dict prebstre dedans une byere, de quoy la cité de Perouse s'esmerueilla fort voyant ladicte procession, sans sçauoir la raison pourquoy on la faisoit. Et vindrent aucuns hommes de ladicte cité à messire Lyppo potestat, dedans le palays, et luy compterent comme l'Euesque, prebtres, et religieux venoient en grande procession, tenans le chemin du palays. Alors messire Lyppo fist semblant qu'il ne sçauoit riens de tout cela.

LE GRAND ACCUEIL QUE FIT MESSIRE LYPPO

Apres que la procession fut arriuée audit palays, messire Lyppo se leua, et feit seoir l'Euesque à son cousté, et après fit seoir tous les maistres en theologie, les chanoynes et docteurs, chacun selon son degré, tellement que tout le palays fut remply du peuple de la cité qui estoit venu pour sçauoir pourquoy on faisoit telle procession, s'esmerueillant fort de tel acte. Et après que les Ecclesiasticques et religieux furent assis, et le peuple appaisé, messire Lyppo leur dict.

MESSIRE LYPPO PARLE A L'EUESQUE

Seigneur reuerendissime, moy et tous les seigneurs et conseilliers de ceste cité sommes esmerueillez de vostre venue auec tant honnorables et nobles Seigneurs de religion et de la manière en quoy vous estes venus, et vouldrions voluntiers en sçauoir la raison.

DU SERMON QUE FAIT L'EUESQUE, ET COMME IL MONSTRA LE PREBSTRE

Apres que l'Euesque eut faict vng grand sermon comme saincte mere Eglise doit estre honorée, crainte et prisée, et comme Salomon commande qu'il soit faict honneur au médecin a cause de la grande necessité, et comme le clergé est medecin des âmes, et pourtant doibt estre honoré, et racompta comme vng Citoyen nommé François Nernia auoit tué, ou autant valoit, vng sien   —442→   prebstre: et incontinent feit descouvrir la byere et monstra le dict prebstre, qui estoit plus mort que vif. Et voyant messire Lyppo le prebstre ainsi embastonné, feit fort l'esbahy, et dict a l'Euesque.

COMME MESSIRE LYPPO ENUOYA QUERIR FRANÇOIS DE NERNIA

Seigneur Euesque, i'enuoyeray maintenant querir François de Nernia, et s'il est verité qu'il ayt commis tel crime, ie feray de luy telle punition qu'il en sera exemple aux aultres. Et incontinent enuoya dix sergens pour amener ledict François, leurs disant: Allez promptement en la maison de François Nernia, et apres que l'aurez prins et lyé, amenez le. Dequoy l'Euesque et tout le Clergé eut grand plaisir, et soulas, pensans que incontinent le potestat le feroit pendre, le voyant tout courroucé.

COMME LEDIT FRANÇOIS FUT AMENÉ DEUANT MESSIRE LYPPO.

Avant demie heure les sergens amenerent ledict François lyé et garrouté, la corde au col. Et incontinent messire Lyppo cryant par grand cruaulté luy dict: Dy moy toy, ord et meschant vilain, as tu eu tant d'orgueil et de presumption, que tu ayes ainsi murtry ce prebstre?

LEDICT FRANÇOYS RESPOND

Seigneur (dict Françoys) la verité est que i'ay faict ce ieu a ce prebstre, et ce pour le semblable qu'il festoioyt si fort ma femme la requerant de sa personne. Dict messire Lyppo: Traistre meschant, tu ne debuoys pas prendre vengeance de tes mains, mais te debuoys plaindre a l'Euesque qu'icy est. Seigneur (dict Françoys) ie m'en allay plaindre incontinent au Seigneur Euesque. Dict messire Lyppo: Quelle iustice te feist il? Respond le ieune homme: Seigneur, Fort cruelle et sauluage, car il lui commanda qu'il demourast troys iours sans entrer en l'eglise, et il est vila meschant qui vouldroit plus tost estre vng an au bourdeau qu'ung iour a l'eglise.

DE LA JUSTICE QUE FEIT MESSIRE LYPPO DUDICT FRANÇOYS

Or escoutes, ie te fay tresexpres commandement, que pource   —443→   tu as faict a ce presbstre, tu soys troys iours que tu n'entreras point en la tauerne, et si tu y tournes vne aultre fois, ie te feray estre plus de dix jours, que tu n'entreras, ny en tauerne, ny en bourdeau. Et lors l'Euesque, voyant la justice en eulx faicte par messire Lyppo, se tenant pour fort mocquez, dirent a messire Lyppo: Quelle justice est celle que vous auez faicte?

MESSIRE LYPPO RÉPOND AU CLERGÉ

Seigneurs (dict messire Lyppo) je luy fay meilleure justice que ne feit le Seigneur euesque audict ieune homme: car c'est plus grande punition a ce ieune homme estre troys jours qu'il n'entre à la tauerne, que ce n'est a vostre prestre estre vng an sans entrer en l'eglise. Et pourtant prenez garde a vos religieux, que d'icy en auant ie n'apperçoyue qu'ilz facent telz ieux. Car ie vous iure le vray corps de Iesus Christ, que i'en feray telle iustice que tout le monde en parlera. Et auec cela pensez de vous en aller en bonne heure, ou en male heure. Cuydez vous que les meschancetez que souliez faire quand la seigneurie estoit vostre vous soyent maintenant supportées, ne souffertes? Certes non. Mais vous sera faict honneur tel que vous le meritez. Incontinent que l'Euesque, et tous les aultres veirent la fureur de messire Lyppo, ilz s'en allerent chascun a part, sans procession, ne son ner cloches.

L'ASNE PARLE DU PECHÉ D'AUARICE, ET RECITE LA CONFESSION D'UNG MARINIER A VNG MOYNE

Frere Anselme, sachez que en la cité de Mallorques en l'ordre des freres prescheurs auoit vng religieux nommé frere Iehan Oset, et estoit natif de Cathaloigne, lequel vng iour venant se confesser a luy vng marinier de Mallorques, luy demanda s'il tenoit rien de tort a nully? Respond le marinier: Ie tiens de tort vng florin et demy. Dict le religieux: Fays compte que soient deux. Respond le marinier: S'il n'y a qu'ung florin et demy, comme feray ie compte que ce soient deux? Dict le frere: Fays comme   —444→   ie te dy. Respond le marinier: En bonne heure, Monsieur, Ie tiens deux florins de tort. Dict le frere: Tiens tu rien de tort d'auantage a nully? Respond le marinier: Ouy, monsieur: Ie tiens de tort a ma femme troys florins. Dict le frere: Fay compte que soient cinq. Respond le marinier: Et s'il n'y a que troys florins, comme feray ie compte que ce soient cinq? Dict le frere: Fay ce que je te dy. Dict le marinier: En bonne heure: Ie tiens cinq florins de tort a ma femme. Et ainsi monta le frere peu a peu, iusques à la somme de dix florins: et lors luy dict: Mon filz, tu voys que la somme de deniers que tu tiens de tort montent dix florins, de quoy m'en appartient ung florin, et ie t'absouldray de tous tes pechez. Respond le marinier: Monsieur, ie n'ay icy nulz deniers: mais donnez moi l'absolution, et incontinent ie vous apporteray, car ma maison est icy pres. Parquoy le frere luy donna l'absolution à la charge qu'il luy apporteroit le florin.

LA TROMPERIE QUE FEIT LE MARINIER AU RELIGIEUX

Et comme le marinier sortoit de l'eglise, il trouua au chemin vne escorce de grenade: et auec ung couteau la rondist qu'il sembloit que ce fust vng florin, et s'en retourna a l'elglise et le menstra de loing audict religieux, et apres il le mist sur l'autel, disant: Pater, voyla le florin sur l'autel, et tourne visaige, et s'en va. Et le frere subitement auant que le marinier fust au millieu de l'eglise, prenant le florin, trouua que c'estoit vne ecorce de grenade: et criant au marinier, disoit: Dy, hau, bon homme de Dieu, cecy n'est pas vng florin. Respond le marinier: Pater, faictes compte qu'il soit florin. Dict le frere: Et si c'est vne escorce de grenade, comme feray ie compte qu'il soit florin? Faictes ce que je vous dy. Dict le frere: Sçauez vous que c'est? Ne vous tenez pas pour absoulx. Respond le Marinier: Ne vous tenez pas pour payé. Et ainsi s'en alla par le chemin en sa maison.

L'ASNE DICT A FRERE ANSELME

Icy pouez veoir, frere Anselme, quelle maniere trouuent et   —445→   obseruent vos religieux par leur grande malice. Et pour assembler deniers, iffn que auec argent puissent aller en court de Rome et se facent Euesques de Nullatenen et sortent d'obedience pour faire du tout a leur plaisir, mais a la fin tout faict mauluais prouffit, et perdent les deniers, et enrichissent les aultres qui n'ont point trauaillé, ainsi comme a vng frere mineur de vostre ordre aduint vne fois.

FRERE ANSELME DICT

Seigneur Asne, selon le prouerbe: Mauluaise chappe cœuure souuent bon beuueur, ainsi me semble il de vous. Car qui vous voit ainsi maigre, escorché, et sans queuë, il pense qu'en vous n'ayt nulle subtilité: mais que vous soyez lourd et idiot, combien que a ce que ie voy vous estes vng grand taille pigeons. Et si ie vous eusse aussi bien cogneu au commencement de ma dispute, comme ie fay a ceste heure, Ie vous iure en verité que ne me fusse pas pri ns a vous en faict de dispute: mais puis que sommes venus si auant, il me conuiendra veoir la fin, vous priant qu'il vous plaise de me dire ce qui aduint au frere mineur: car ie y prendray plaisir, aussi fera le treshault, et tres puissant prince le Roy vostre Sire: car ie voy qu'il s'est prins a rire de la tromperie faicte au frere prescheur par le marinier.

L'ASNE RECITE CE QUI ADUINT A MALLORQUES A VNG FRERE MINEUR, QUI PERDIT MIL ROYAUX PAR SA GRANDE AUARICE

Frère Anselme, en vostre cité de Mallorques estoit vng frere mineur, nommé par son nom frere François Cytges, lequel ie croy que encore y soit il auiourdhuy que nous comptons, 1417, lequel Frère n'estoit ne trop sçauant, ne trop ydiot, et estoit de ceulx qu'on appelle predicateurs de fromage: et estoit d'assez bonne condition, et auoit la parolle tant feminine, que qui ne le veoyt, et oyoit sa parolle, il eust dict proprement que c'estoit vne femme. Et estoit homme fort curieux a amasser argent, et fort noble homme, et sçauant en faict de confession, et auoit grand   —446→   moyen a demander et examiner ordinairement des pechez. Pour laquelle chose la plus grand part des gens de bien de Mallorques se confessoient a luy, parquoy en peu de temps il amassa mil reaulx d'or, lesquelz il mist en garde entre les mains d'une nonnain de celles de son ordre, nommée sœur Anthoinette, laquelle estoit sa plus speciale amie, d'autant qu'elle seruoit a luy nettoyer et lauer sa robe, et a luy appareiller quelque fois a manger, et le seruoit en maladie, luy faisant des confitures le Caresme, et plusieurs aultres seruices.

COMMENT NADALET DONNA VNG COUP DE POIGNARD A SAMIE, ET COMME IL EUT LES MIL REAULX D'OR DU FRERE MINEUR

Il estoit en ce temps vng beau galand ruffien au bourdeau, lequel auoit nom Nadalet, bel homme de sa personne, bien faict et proportionné de tous les membres, gentil et poly. Et alloit tousiours tant gentiment vestu, que qui le veoyt il n'eult pas dict qu'il eust esté ruffien, mais plus tost quelque bon marchant. Ce Nadalet auoit vne amie au bourdeau nominée la Françoise, fort belle ieune femme, et gentille, et auoit esté iuifue. Aduint vng iour feste de Noel, que le dict Nadalet iouant à la Grecque perdoit son argent, et demanda a ladicte Françoyse samie deux florins d'or a emprunter pour iouer, lesquelz incontinent lui presta. Et apres les auoir perdu tout soubdain luy en demanda autant, et elle ne luy voulant prester, auec la furïe de ieu lui donna vng coup de poignard a l'estomach, parquoy elle cheut a terre, et le sang sortant: pensant Nadalet qu'elle fust morte, il s'enfuyt et se cacha soubz ung austel nommé l'austel sainct Chrestolle, en vne eglise des freres mineurs, auec vng sien compaignon nommé Anthoine Riusech, et incontinent enuoya sondict compaignon au bourdeau pour veoir si ladicte Françoise estoit morte, ou non, et qu'il retournast luy dire incontinent.

COMMENT SŒUR ANTHOINETTE VINT AU COUUENT DES FRERES MINEURS

Or aduint, frere Aselme, par cas d'auenture que ledict frere   —447→   François Cytges auoit enuoyé querir sœur Anthoinette dessusdicte, et vng peu deuant qu'elle vint, ledict Nadalet s'estoit caché soubz ledict autel: et voicy frere Cytges, lequel tirant sœur Anthoinette a part, vint auec elle tout droit au pres de l'autel sainct Christofle ou ledit Nadalet estoit caché. Et lors frere Cytges dict a sœur Anthoinette: Ma bien aymée sœur Anthoinette, ie suis desormais vieil, et ne puis plus souffrir les peines et trauaulx de l'ordre. Et ces ieunes frères me veulent tous mal, pour ce que ie ne leur veulx rien donner du mien, et me font plusieurs despitz et mocqueries, et dauantage frere Galceran c'est courroucé pour ce que ne luy ay voulu prester cent reaulx d'or pour aller en Angleterre se faire maistre, il m'a menacé qu'il me fera sortir de Mallorques, et qu'il me fera estre conuentuel a Iaca: et aussi frere Iacques Marc me va priant que ie luy preste; ensemble frere Poncet, et frere Iehan Pimeno me font continuellement assaulx et tempeste, affin que ie leur ayde de mon argent, a quoy faire ne suffiroit toute la mer. Parquoy, ma sœur, j'ay pensé et pense encore de m'en aller en court de Rome pour me faire Euesque de Nullatenensis, ainsi qu'on faict frère Benoist Sanc, frere Anthoine Badia, et frere Pierre Luffrieu, par ainsi seray hors de toute peine, et auec ce que iay du mien viuray noblement: car auec cent royaux que ie donneray au cardinal d'Hostre, lequel est frere mineur et mon bon amy, pource qu'il estoit ministre de la prouince de France au temps que i'estoys estudiant, il procurera pour moy auec le Sainct Pere que ie seray euesque, et pour despense et aultres fraiz deux cens aultres Reaux d'or me suffiront.

FRERE CYTGES DICT A SŒUR ANTHOINETTE LE NOM DU MARCHANT

Et pourtant, ma sœr, quand il viendra l'heure de vespre ie vous enuoyray vng ieune marchant de Barcelone, lequel est mon grand amy, et luy donnerez troys cens Royaulx d'or, que tenez dedans le coffre que i'achetay en la place de sainct Andre l'aultre iour, et tous les mil si les vous demande, car il m'a dict que d'autant   —448→   de Royaulx comme ie luy donneray pour faire marchandise, il m'en donnera vingt pour cent par an, qui est vng beau gaing, et me puis fier en luy: car il est homme de bien, et est mon filz en confession, et se nomme Loys Regolf, filz de Jehan Regolf, changeur de Barcelone. Or vous en allez en bonne heure et faictes ainsi que vous ay dict. Incontinent (frere Anselme) que ledict Nadalet lequel estoit caché soubz l'autel, eut ouy les parolles de frere Citges auec sœur Anthoinette, il print garde a tout, et tint en memoire le nom du marchant, le nom du pere du marchant, et toute l'hystoire.

COMMENT ANTHOINE RIUSECH VINT

Incontinent que sœur Anthoinette fut partie et frere Citges entré dedans le couuente, voicy venir Anthoine Riusech, compaignon de Nadalet, lequel il auoit laissé caché dessoubz l'autel, qui dit audit Nadalet: Mon compaignon, viens en bonne heure, et n'aye peur aucune: car la Françoyse n'a aucun mal, et a failly le coup de poignard, lequel luy a seulement ung peu escorché la chair, et ne suis point party de la lusques à ce que nous auons beu vng plein pot de vin Grec et est deuenue tant bonne qu'elle m'a promis de faire paix auec toy, et te prestera voluntairement dix ou douze reaulx d'or si tu en as affaire. Et pourtant viens t'en en la bonne heure, et n'ayez point de doubte.

NADALET DIT A SON COMPAIGNON

Anthoine mon amy (dit Nadalet) va t'en donc le chemin du bourdeau, et m'attends à la porte de sainct Michel, iusques a ce que ie vienne: car je te iure Dieu que iamais ne fut tant fortuné, tant heureux coup de poignard. Et apres que ledict Anthoine s'en fut allé, voicy Nadalet qui s'en va tout droit au tiers ordre, et estoit pres de l'heure de vespres: il hurta à la porte, et demanda a la portiere ou estoit sœur Anthoinette: Car, dit il, i'ay affaire a elle. Et la portiere entrant dedans la religion dit a sœur Anthoinette. Ma dame, il y a vng ieune homme a la porte qui vous   —449→   demande. Et sœur Anthoinette dit: Quel homme est-il? Madame, dit la portiere, c'est vng homme bien vestu, et semble que ce soit quelque gros marchant. Dit sœur Anthoinette: Va t'en deuant, ce sera le marchant que frere Citges deuoit enuoyer.

COMMENT SŒUR ANTHOINETTE VINT A LA PORTE

Ainsi comme celle qui ne desiroit faillir au commandement de frere Citges, incontinent elle s'en vint a grands pas a la porte ou elle trouua Nadalet, et apres plusieurs grandes salutations Nadalet luy dit: Ma dame sœur Anthoinette, mon pere spirituel frere François Citges m'a enuoyé à vous et vous prie que me donniez le coffre qu'il acheta l'autre iour a la place sainct André, auec les mil reaulx d'or qui sont dedans: car il en veult prendre troy cens pour aller en court de Rome pour se faire Euesque. Et des sept cens qui resteront, il a accordé auec moy que j'en doy faire marchandise, et luy en doibs rendre de proffit vingt pour cent par an.

COMMENT SŒUR ANTHOINETTE FUT TROMPÉE

Les parolles de Nadalet ouyes par sœur Anthoinette, elle luy dit: Monsieur, comme est vostre nom? Dit Nadalet: On m'appelle Loys Regolf, filz de Iehan Regolf, changeur de Barcelone. Et oyant sœur Anthoinette le nom, entra en la religion et ne tarda guyere qu'elle apporta le coffre auec les mil reaulx d'or, et venant a la porte dit a Nadalet: Monsieur, voicy le coffret, auec les mil reaulx d'or. Parquoy pensez de les compter. Et Nadalet qui craignoit que Loys Regolf ne suruint, pour ce qu'il estoit heure de vespre, se trouuant troublé en soy mesme, luy dit.

NADALET DIT A SŒUR ANTHOINETTE

Madame, Il n'est ia besoing que ie compte apres vous. Cela dit, il print le coffret, et le mist soubz son manteau, il prent congé d'elle, et s'en va tout droict au bordeau, et apres qu'il eut trouué son compaignon luy monstra le coffret, et luy compta toute l'hystoire, et en grande ioye s'en vont appoincter auec la   —450→   Françoyse ou se donnerent du bon temps auec l'argent que le pouure frere auoit amasse de long temps en grande peine et trauail.

COMMENT LOYS REGOLF VINT TANTOST

Nadalet n'estoit pas encore au bordeau, que frere Citges enuoya ledit Loys Regolf a sœur Anthoinette pour auoir l'argent, comme il lui auoit dit aupres de l'autel. Et venant au tiers ordre, hurta a la porte, et demanda sœur Anthoinette pour auoir les deniers, comme luy auoit esté dit. Et elle venue, apres toutes salutations, Loys Regolf dit: Ma dame sœur Anthoinette, Frere Citges m'enuoye à vous affin que me donniez le coffret auec les mil reaulx d'or. Dit sœur Anthoinette: Comment est vostre nom? Madame, dit il, on m'appelle Loys Regolf. Incontinent que sœur Anthoinette ouyt ces parolles, elle cheut esuanouye en terre gettant vng grand cry, auquel sortirent les nonnains, et la voyant en tel estat luy arroserent le visage d'eau froide, et elle reuint à soy. Alors elle cryant et s'esgratignant le visage et dessirant sa robbe, en cheminant le chemin de sainct Françoys, et le marchant auec elle. Et apres qu'elle fut la venue, demanda frere Cytges, lequel vint incontinent. Et voyant sœur Anthoinette ainsi acoustrée, et apres qu'il eut ouy la raison, il esuanouyt de la grand douleur, et sauf vostre honneur se conchia villainement, parquoy il fallut que les freres le lauassent d'eau froyde. Et apres qu'il eut vng peu reprins de vigueur ilz l'emporterent en sa chambre, et le misrent sur le lict, apres l'auoir nettoyé de son ordure. Et print ledict Cytges si gros desplaisir qu'il en tomba en grosse maladie, laquelle luy dura troys moys. Et quand il fut guary, si est ce, qu'il fut tousiours depuis triste et melencolieux. Et Nadalet dessusdict se donnoit du bon temps auec la Françoise. Et voyla (frere Anselme) comme vos religieux euitent le péché auarice.

DU QUART PECHÉ MORTEL, QUI EST IRE

Desia auez ouy cy dessus l'hystoire du tiers peché mortel,   —451→   qui est Luxure, au faict de la confession de madame Tecle auec frere Iuliot, parquoy n'est besoing que ie le vous recite. Toutesfois ie vous reciteray l'histoyre du peché de Ire. Sçachez, frere Anselme, que en vostre Cité de Mallorques, dedans le conuent des freres mineurs, auoit vng bon homme appellé Aymery de Graue, lequel estoit de nation Françoise, noble et gentilhomme de vraye race: car il estoit prochain parent du comte d'Armignac, et estoit venu audict conuent pour estudier en Theologie. Vng iour s'en alloit par la dicte cité, et passant par la rue de la mer, veit vne Guenon dedans ung panier, et l'achapta pour en faire vng present audict conte d'Armignac son parent, pource qu'en France n'y a pas beaucoup de telz animaulx. Et ayant achapté la dicte Guenon, ne passerent quinze iours qu'elle mourut. Aduint (frère Anselme) que aux folies que les freres font par coutume en lieu de se donner plaisir, soulas, et matière de rire, ilz estoient troys religieux, qui vouloient mal audict frere Aimery, et auoient faict une chanson de ladicte Guenon, que lon commence ainsi.

VNG PLAINT FERAY TOUSIOURS, PUIS QUE FRERE AYMERY


M'a prié de ce faire pour la guenon gentille:
Helas, frere Aymery, quelle chose ferez?
Pour toute recompense la guenon payerez
Et elle est morte:
Le Conte a beau attendre auant qu'on la luy porte.
Ne vous souuient il, frere Anselme, de la reste de la chanson?

LES NOMS DES RELIGIEUX ET CE QU'ILZ FEIRENT

Et voicy les troys Religieux dont le premier auoit nom frere François Caraual, natif de Morelle: le second, frere Matthieu Ponce, natif de Polence: le tiers, frere Gauthery, natif de Daroca, qui chantoient la dicte chanson, de quoy frere Aimery eut grand desplaisir, et commença a les vituperer et iniurier, tant qu'ilz se prindrent a belles mains, et n'eust esté que le gardien, nommé frere Iaume Florence, leur commanda par la saincte obedience   —452→   qu'ilz partissent de là, et qu'ilz s'en allassent dormir, ilz se feussent a peu pres estranglez.

COMENT FRERE AIMERY FUT TUÈ

Apres que les religieux furent allez dormir, lesdictz troys religieux prindrent chascun ung bon baston en la main, et se misrent en aguet pres des retraictz, ou ilz le misrent par terre, et luy donnerent tarit de coups de bastons, que le bon frere ne vesquit que cinq iours. Or voyez, frere Anselme, comme vos Religieux cuitent le peché d'Ire.

FRERE ANSELME DICT A L'ASNE

Seigneur Asne, en verité ce iour la fut mauluais pour ledict frere, aussi fut pour les troys religieux: et me souuient de ce faict, et estoys fort ieune lors que cela fut faict. Et me souuient que deux des religieux s'en fuyrent, et l'aultre, c'est a sçauoir frere Matthieu Ponce, fut prins, iusticié, et condamné a prison perpetuelle, et eurent tousiours depuis beaucoup de maulx. Or ie vous prie, ayons l'hystoyre de glotonnie.

L'ASNE PARLE DU 5. PECHÉ QUI EST GLOTONNIE

Frere Anselme, au champ de Tarragonne y a vng village nommé Cambrils, et est bon et gros village, lequel est au Roy. Et ont coustume (frere Anselme) audict village que quand il y a quelque feste, vne fois y vont prescher les freres mineurs, l'aultre fois les freres prescheurs. Aduint que vng iour de Noël, qui estoit pour lors le ieudy, alla prescher audict village vng frere prescheur, et le lendemain s'en retournant de bon matin en la cité de Tarragonne, il se trouua a passer la riuiere appellée Francolle auec deux freres mineurs du couuent de Tarragonne, appellez par nom l'ung frere Iehan Compaignon, et l'aultre frere Pierre Tauernier, et apres leurs salutations il leur demanda ou ils alloient, ilz luy dirent qu'ilz alloient a Tortose. Et apres luy demanderent comme il auoit esté traicté le iour de Noël auec le Curé dudict village. Dict le frere prescheur: En verité, mon amy, ledict curé   —453→   nous a honnestement festoyé a force cheureaulx roustiz, et chair de mouton bouillye, auec leur saulces, et bon vin vermeil, et apres tourterelles, et ramiers a belle poyurade: de sorte qu'il me sembloit estre en paradis terrestre. Et achapta hyer ledict Curé sept liures de Congre gros comme la iambe. Et ie ouy qu'il dict a la Catherine samie qu'elle en feist vng Pasté au four. Et par ainsi, mon amy, si vous allez vng peu tost vous pourrez bien auoir vng bon disner, et manger du pasté. Incontinent (frere Anselme) s'il dist cela au muet, il ne le dist pas au sourd, et voicy frere Compaignon qui trousse ses hayllons, et se met en chemin: tellement que de troys pas n'en faisoit qu'ung pour venir a temps a ce disner, et pour manger du pasté. Et pource que ceste Catherine amie du curé vouloit mortellement mal a tous les religieux en general, pour ce qu'ilz cryoient fort apres ledict curé de ce qu'il tenoit vne amie, parquoy ayant faict le pasté, et l'heure venuë du disner, elle dict au curé: Monsieur, disnons nous auant qu'il suruienne quelque escornifleur? Dict le curé: Et quel escornifleur nous peut suyure? Respond la Catherine: Quelque traistre religieux qui viendra et mangera le pasté. Dict le curé: En nom de Dieu, Catherine, allons nous en disner. Incontinent (frere Anselme) qu'ilz commençoyent d'eulx asseoir pour disner, a peine furent ilz assis que voicy frere Compaignon et son compaignon qui sont arriuez, tres hardiment hurterent à la porte. Lors la Catherine courant à la porte regardant par les trouz d'icelle, et voyant les freres, s'en vint demye morte au curé, et le curé luy dict: Qui est là? Dict la Catherine: Tel mal, que a la porte sont deux religieux. Le prouerbe dict bien la verité (dict le Curé). Du mal que l'homme a peur, de celuy mesme meurt. Dict la Catherine: Par la saincte passion de Dieu, ilz ne mangeront ia du pasté. Et tantost le cacha, et va ouurir la porte. Et voicy les freres mineurs qui saluent le curé, et le curé leur dict: Messieurs, j'ay grand plaisir de vostre venue, et grand desplaisir que ie n'ay des viandes pour vous traicter, comme a telz seigneurs appartient, mais ie n'ay aultre chose pour le   —454→   present que des sardaignes. Respond frere Compaignon: Monsieur le Curé, vostre bonne chere et bon accueil aymons nous mieulx que les bonnes viandes. Cela dict, ilz se assierent a table, et fut mis vng tranchoir auec sept Sardaignes deuant frere Compaignon, et son compaignon, et vng aultre tranchoir auec autant de sardaignes deuant le curé et la Catherine. Voicy (frere Anselme) frere Compaignon lequel auec le cousteau tailla la teste a vne Sardaigne, et apres qu'il eut mangé deux, ou troys morceaulx, il print la teste de la dicte Sardaigne, et la approcha de son aureille, comme s'il eust montré que la Sardaigne luy respondoit a ses demandes. Et dict a la Sardaigne: Ce que vous me dictes en me respondant, ie ne croy pas qu'il soit ainsi. De quoy le Curé et la Catherine estoient fort emerueillez, voyant lacte que frere Compaignon faisoit a la Sardaigne. Parquoy (frere Anselme) apres que frere Compaignon eut mangé encore deux, ou troys autres morceaulx, de rechef prenant la teste de la Sardaigne, l'approcha de son aureille, et dit: Dame Sardaigne, ie ne puis penser que ce que vous me dictes soit la verité: car monsieur le curé n'est pas tel qu'il me feist tel cas. Incontinent que la Catherine ouyt ces parolles, comme le sçauez que les femmes veullent tousiours sçauoir les chouses doubteuses, elle prie le Curé, qu'il prie frere Compaignon, et aussi elle mesme le prioit de dire de quoy estoit son parlement auec la Sardaigne. Et frere Compaignon se faisant fort prier ne voulant rien dire du dict parlement, luy dict: Dame Catherine, ne vous souciez ia de sçauoir mon parlement auec la Sardaigne: car ie luy demande aulcune chose dont elle me respond. Voicy de rechef le Curé qui le pria fort affectueusement. Et ne voulant ne pouant frere Compaignon contredire aux prieres du Curé, luy dict ainsi: Monsieur, ie vous diray le parlement de moy auec la Sardaigne, soubz telle condition toutesfois, que si la Sardaigne a dict verité, que vous ne le me celerez, mais le me direz. Incontinent le Curé en iurant luy va promettre. Lors frere Compaignon recita le parlement de la Sardaigne disant ainsi: Monsieur le curé, i'ay demandé à la Sardaigne lequel estoit   —455→   le plus grand, et le plus gros poisson, qui soit en la mer: et elle m'a donné pour response, qu'il y a si longtemps qu'elle en est dehors, qui ne luy en souuient, mais que ie le demande a vng Congre fraiz, qui est en la maison de ceans, qui n'y a que deux iours qu'il est sorty de la mer, et il le me sçaura a dire. Incontinent (frere Anselme) voicy le Curé auec grand risée, dict: Par le corps de tel, la Sardaigne dict verité. Leuez vous, Catherine, et apportez le pasté, et ostant les Sardaignes de dessus la table eurent bien a disner. Voicy (frere Anselme) comme vos religieux euitent le péché de Glotonnie, que affin qu'ilz puissent manger vng bon morceau cheminent deux lieuës a trenche col.

FRERE ANSELME DICT A L'ASNE

Seigneur Asne, en verité frere Compaignon fut bien subtil a trouuer si soubdain vne telle cauillation, comme fut celle qu'il monstra, faisant semblant que la Sardaigne luy parloit, pour venir a son intention du pasté. En verité, plus ie vous oy, et plus me vient en volunté de vous ouyr parlé: car ie vous iure que si Dieu vous eust crée homme, et que eussiez esté predicateur, ie croy que tout le monde eust couru à vostre sermon, laissant les autres predicateurs, tant est vostre parlement plaisant. Et pour ce ie vous prie qu'il vous plaise me reciter l'histoyre du peché d'enuie, et de paresse.

DU 6 ET 7 PECHÉ MORTEL, QUI SONT ENUIE, ET PARESSE

Frere Anselme, au champ de Tarragonne y a vng village aux montaignes, appellé par nom Falcet, et est bon village et gros, et peuplé de bonnes gents, et appartient au conte de Prades, auquel il aduint, que vne feste de Noël allerent la pour prescher deux freres mineurs, et deux freres prescheurs, l'ung le jour de Noël, et l'aultre le lendemain. Incontinent, frere Anselme, que les festes furent passées, s'en voulans les freres retourner a Tarragonne dont ilz estoient venuz, prenans congé du Seigneur le Curé, il leur dict: Seigneurs religieux, a nous et a tout le peuple a pleu   —456→   vostre scientifique et plaisante maniere de prescher: et pour ce aduisez vous de demander quelque don qu'il vous plaise, et nous le vous donnerons, mais nous voulons que le frere prescheur demande le premier don, et apres demandera le frere mineur. Soubdain (frere Anselme) que le frere prescheur eut ouy cela, il dict en soy mesme: I'ay faict mauluais voyage, car si ie demande le premier, le frere mineur demandera plus que moy, et luy ayant plus que moy la mort me seroit meilleure que la vie, mais ie sçauray plus que luy. Et lors se tournant vers le conte luy respond, disant: Seigneur conte, ie vous demanderay vng don, a condition que la chose que ie demanderay me soit donnee sans auscune dilation; ce que le Conte luy promist, et lors luy dist: Seigneur, ie vous demande qu'il me soit donné le double de tout ce que vous demandera le frere mineur, et le Conte luy accorda. Incontinent que le frere mineur eut ouy la demande du frere prescheur, il cuyda mourir d'enuie et desplaisir, disant en soy mesme: Malencontre puisse auoir ce traistre prescheur s'il aura le double de tout ce que ie demanderay: car si ie demande cens florins, il en aura deux cens. Et plus tost mourir content que viure mal content. Et lors le frere mineur pensa et demanda le don, disant: Seigneur Conte, ie vous demande maintenant qu'il vous plaise me faire donner deux cens bons coups de baston: et en ce vous prie, seigneur, qu'il n'y ayt faulte: car cela est la plus grande grace, et recompense que me peut faire en ce monde vostre Seigneurie. Incontinent le Conte dict a deux escuyers, qui estoyent au pres de luy: Allez et apportez deux bons bastons de meslier, et luy faictes ce plaisir, puis qu'il le demande auec si grande deuotion. Apres que les deux escuyers eurent apporté deux bons bastons, ilz empoignerent le frere mineur par le chapperon, et commencerent a l'estriller. Et comme ilz eurent donné audit frere mineur cent coups de baston, voicy le frere prescheur qui commence a crier, disant: C'est assez, Seigneur, car le frere mineur n'a demandé que cent coups de baston. Quand le frere mineur ouyt les parolles du frere   —457→   prescheur, il dict tout en suppliant, plourant, et criant: Non Seigneur, n'escoutez pas le frere prescheur, et me donnez aultres cent coups de baston, car deux cens vous en ay demandé. Et se tournant vers le frere prescheur, il luy dict: Que vous semble, frere prescheur, du don que i'ay demandé? s'il me semble qu'il ne vous plaist pas beaucoup. Vous auez par vostre cupidité demandé le double de ce qu'il me sera donné, et pour ce, il me plaist d'auoir mauluais Noel, affin que vous ayez pire Innocens, et encore plus mauluaises estraines. Soubdain (frere Anselme) que le frere mineur eut receu ladicte grace, voicy les deux escuyers qui empoignerent le frere prescheur par la carcelle de la cappe, et luy donnerent quatre cens coups de baston, de sorte qu'il le fallut porter sur vng asne en la Cité de Tarragone. Voyez, frere Anselme, comme vos religieux euitent le peché d'enuie.

FRERE ANSELME PARLE A L'ASNE

Seigneur Asne, en verité le frere prescheur fut maladuisé de demander le double de ce qui seroit donné au frere mineur, mais la traistresse enuie luy feit faire cela, et la cupidité d'auoir dauantage que le frere mineur, et ne pensoit pas a ce qu'en pouuoit ensuyuir. Et qui ne regarde deuant soy, comme disiez n'a gueres, il chet en arriere. Parquoy ie vous prie que ces histoyres vous suffisent: car puisque les affections de coups de bastons sont venus, nous pourrions encore venir a pires choses. Retournons a nostre propos, car ie vous veulx encore prouuer, que entre nous filz d'Adam sommes de plus grande noblesse et dignité, que vous aultres animaulx. Et ce pour autant que nous auons sens naturel, et ame intellectiue. Et vous aultres n'auez que vng peu de discretion naturelle.

L'ASNE RESPOND A FRERE ANSELME, LUY PARLANT DE LA NATURE DES ANIMAULX, METTANT CHASCUN EN SA NATURE

Frere Anselme, il me semble que vous estes vng peu bas deuant. Bon homme de Dieu, affin que cognoissiez clairement   —458→   que entre nous animaulx auons sens naturel et ame intellectiue aussi bien et mieulx que vous, Ie vous reciteray aucuns actes de nos animaulx par lesquelz verrez clairement vostre dire estre faulx. Voyez, frere Anselme, les poulletz des gelines et des perdriz comme incontinent qu'ilz sont escloz courent apres leur mere: et quand ils voyent que la mere fuyt et a pœur, ilz fuyent aussi incontinent, tenans le chemin de la mere: et mangent soubdain d'eux mesmes. Et si ilz se perdent d'auenture, et oyent la voix de leur mere, ilz accourent subitement, et s'en viennent là ou est la mere. Dauantage Cheuaulx, Muletz, Bœufs, Moutons, Boucz, Chatz, et semblables animaulx, incontinent que leur temps d'enfanter est venu, voyez comme leurs femelles sans douleur, ny trauail, font leurs masles et femelles, sans qu'ilz ayent mestier de sages femmes, ne de lauandieres d'enfans, ne que quelqu'ung leur couppe le nombril, et cherchent incontinent la pasture. Aussi tout soubdain d'eux mesmes prennent la mamelle, et tettent. Dauantage les Chiens et les Chatz, par quelle discretion et diligence portent ilz leurs petitz d'ung lieu en l'autre? auec leurs dents tant gentement, et doulcement qu'ilz ne leurs font point de mal. Et vous aultres, frere Anselme, quand vous estes nay ne sçauez prendre la mammelle: mais au contraire, si vostre mere ne la vous mettoit en la bouche, mourriez de soif, et ne pouuez, ny ne sçauez manger viande auculne, mais demourez cinq, ou six moys que ne viues sinon de lait. Et apres vos peres et meres vous maschent vostre viande, et ainsi maschée la mangez. Et si vos peres, ou meres s'enfuyent pour quelque espouuentement, vous aultres demourez au berceau que ne sçauez, ou pouuez fuyr apres eulx, ainsi que font les pouletz des gelines, et des perdriz. Et vos femelles enfantent en grand douleur et trauail, et leur fault des sages femmes, et d'aultres pour coupper le nombril a vos enfans, et plusieurs et souventesfois en meurent a l'enfantement. Et cela par la malediction que Dieu leur a donnée. Dauantage, les femelles de nos animaulx apres que elles sont pleines ne vouldroient approcher du masle   —459→   pour tout l'auoir du monde, sçachant que ia est accomply ce pourquoy Dieu donna la coniunction du masle auec la femelle. Et vos femmes, frere Anselme, ne sont ainsi, ny ne leur plaist en rien la condition de nos femelles. Ains au contraire, car apres qu'elles sont enceinctes, c'est à l'heure qu'elles requierent plus l'homme que deuant.

Que vous semble, frere Anselme, de la vraye amour que porte la Tourterelle a son masle? que quand il est mort, elle faict tres grand dueil, et ne repose iamais sur arbre verd, ny ne boyt eaue claire, mais trouble, et si elle ne trouve de l'eau trouble, elle la trouble auec les piedz, et alors boyt. Et puis demoure veufve tout le temps de la vie, sans qu'elle veulle prendre mary. Et vos femmes, frere Anselme, a peine est pourry leur mary en la fosse, mais se pourroit encore faire saulce de leur soye, que tout soubdain cherchent aultres mariz. Et plusieurs fois, frere Anselme, feront mourir leurs mariz par medecines, et poysons qu'elles leurs font manger pour pouuoir prendre a mary ceulx dont elles sont amoureuses. Voyez quelle difference il y a d'ung amour a l'aultre!

Que vous semble du sens, et discretion de l'Elephant, qui en tous les actes et faictz, il semble qu'il soit filz d'Adam en toutes choses? C'est a sçauoir qu'il entende et cognoisse toutes choses: tellement que s'il a palefrenier, ou valet, qui luy donne a manger vient a mourir, il s'en donne tant d'ennuy, et de desplaisir qu'il est deux, ou troys iours qu'il ne veult manger ne boyre, monstrant signe de tristesse pour l'absence dudict valet.

Que vous semble de mesme du sens naturel de l'Aigle? que apres que les petitz sont nays elle les faict regarder contre les rayes du soleil. Et s'ilz le regardent, et voyent de poinct en poinct, il sçayt qu'ilz sont siens, et si leur voit pleurer les yeulx, il sçayt qu'ilz sont bastard, et les gette incontinent hors du nid.

Que vous semble du sens de l'Espreuier? lequel quand il veult prendre quelque oyseau pour son manger, s'il ne le prent a deux vollées depuis il ne luy va plus apres, sachant qu'il ne plaist   —460→   pas à Dieu que ledit oyseau meure. Dauantage pource que ledit espreuier est podagre, il prend toutes les nuytz vng oyseau et le tient entre ses piedz pour les tenir chaulx, et apres le matin le laisse aller sans luy faire nul mal, mais si ledict oyseau est prins par luy, quelque grand fain qu'il ayt, ne le vouldroit auoir mangé, ains le laisse aller sans luy faire aucun dommage.

Que vous semble du sens du Cocu? que quand il aduient que le pere est fort vieux, et que toutes les plumes luy tombent de vieillesse et ne peult voller, alors les petitz luy font vng beau nid, ou ilz le font reposer et luy apportent a manger tous les iours, iusques a ce qu'il plaise a Dieu qu'il meure.

Que vous semble du chameau? qui pour chose du monde ne veult approcher ny auoir affaire auec aucune femelle qui ayt eu affaire auec son pere, et les congnoist au fleurer, et si elle s'approchent de luy, à morsure, et à ruades la faict fuyr loing de luy.

Que vous semble du sens du Castor? que quand il voit les chasseurs qui le veullent prendre, sachant que lesditz chasseurs ne veullent prendre sinon pour auoir ses genitoyres, qui sont bons a plusieurs medecines, s'il cognoist qu'il ne puisse echapper sans estre prins, alors luy mesme avec les dents s'arrache les genitoyres et les gette aux chasseurs, les voulant plus tost perdre que mourir ou perdre la vie.

Que vous semble du sens du Pinet lequel ne faict son nid sinon par les troux et perpetuys des arbres, et quand il aduient que lesdictz trouz ou pertuys sont ferméz par aucun filz d'adam auec du fer, ou aultre chose, il apporte incontinent une herbe laquelle a telle vertu que toute fermeure laquelle est touchée de ladicte herbe se ouure, et rompt incontinent, et touchant ladicte herbe le trou de son nid estouppé et fermé se ouure incontinent, et pour ceste raison ladicte herbe est appellée herbe de pinet.

Que vous semble du sens de l'Arondelle, laquelle si les yeux estoient creuez a ses petitz, apporte incontinent vne herbe de laquelle touchant les yeulx de ses petitz, les ouurent incontinent   —461→   et recouurent la veue, et est appellée ceste herbe Chelidonia.

Que vous semble du sens de la Mustelle? laquelle quand elle veult combatre contre le serpent elle s'enuelope premierement toute de Rue, et apres va manger de la racine de Pennical: et cela faict, elle va combattre contre le serpent: et voyla comme elle sçait que lesdictes herbes ont force et valeur contre le venin du serpent.

Que vous semble du sens du Cerf? que quand il voyt qu'il est blecé par quelque chasseur de quelque sagette enuenimée, incontinent il s'en va manger des fueilles de orboys, sçachant que elle vault contre venin.

Que vous semble du sens des Chiens, et des Chatz? lesquelz quand ilz voyent que par trop manger le ventre leur faict mal, et leur cause douleur, incontinent ilz s'en vont manger plusieurs herbes qui prouoquent le vomir, et les faict iecter, sçachans que la meilleure medecine qui soit au monde pour guarir de la repletion de l'estomach est le vomir.

Que vous semble de la Cygoigne? laquelle incontinent qu'elle se sent dure du ventre s'en va à la mer, et prenant de leau de la mer auec le bec s en emply la bouche, et la met par derriere en maniere de clystere sçachant que le clystere est perfaicte medecine à dureté de ventre.

Que vous semble du sens du Renard? que quand il voyt qu'il ne trouue que manger ny ne peut desrober les gelines es cages, ou poullailiers, comme il est accoustumé, il se jecte au milieu du champ a terre, et est comme mort, ne mouuant ne teste, ne pied, ne queue, ny aultre membre quelconque de son corps: tellement que qui le voyt alors, ne doubte point qu'il ne soit mort: et lors passans les Corbeaulx ou Corneilles le voyant par terre en telle masniere pensant qu'il soit mort, descendent et se viennent poser sur son ventre: lors monsieur le Renard qui les empoigne avec les dens, et en lieu qu'ilz le vouloyent manger, luy mesme au contraire les mange, et en ceste maniere ledict Renard se saoule.

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Que vous semble du sens de la Perdriz? que quand elle voyt que les Chasseurs veullent prendre ses petitz, elle crye: et incontinent ses petitz s'en fuyent, et elle faict semblant qu'elle ne peut voller, et volle vng peu, et puis chet en terre, et le chasseur la voyant cheoir court apres elle pour la prendre, et laisse les petitz, et elle volle un peu dauantage, et puis se laisse cheoir en terre: et faict tant de fois ceste acte iusques a ce qu'elle voyt que ses petitz soient fuys, et soient loing de là. Alors elle volle, et s'en va, et pour ceste raison elle deffend ses petitz qu'ilz ne soient prins.

Que vous semble du sens de l'Areigne? que quand elle voit que quelque mousche est surprinse en sa toyle, elle court incontinent: et la premiere chose qu'elle faict, elle luy lye les piedz, et les mains auec du fil fort delié, lequel elle tire de son ventre, et apres qu'elle l'a bien lié alors elle la mange, sçachant que si elle ne la lyoit, elle s'en pourroit fuyr, en vollant, et ainsi elle seroit frustée de sa proye.

Que vous semble du sens de la Gruë? qui veille la nuict, faisant bon guet de peur qu'elle ne soit prinse, et craignant qu'elle ne soit surmontée du sommeil elle prend vne pierre, et la tient en son pied senestre, et haulse ledict pied, et dort sur le pied droit. Et faict cela pource que si le sommeil la surmontoit, luy tombant la pierre du pied elle s'esueilleroit par la cheute de la pierre.

Que vous semble du sens du Coq? lequel tresbien et ordonnéement chante les heures de la nuict et du jour a chascune heure disant son oraison en tous les quatre temps de l'an, sans qu'il ayt mestier d'horloge, ne qu'il soit besoing que on le esueille. Et quand il trouue quelque bonne viande, incontinent crye sa compaignie de gelines, et ne veult manger iusques a ce que elles mangent ensemble auec luy.

Que vous semble du sens du Chat? que quand il veult faire son ordure fouille en terre, et comme fort bien et diligemment cœuure sa fiante, affin que le Seigneur de la maison ne sente sa   —463→   puanteur, craignant qu'il ne le jectast hors de la maison, sentant la puanteur de sadicte fiante.

Que vous semble du sens du Rossignol? que quand il chante et rechante iusques a ce qu'il vienne affin de son intention, et quand il a accomply sa volunté ne chante plus: mais quand elle s'approche de luy pour ouyr son chant, en lieu de chanter, il ronfle: sçachant qu'elle ne luy consentiroit iusques apres telle louange.

Que vous semble du sens du Chien et de sa vraye et bonne amour? Lequel pour vng plaisir souffre cent desplaisirs. Car puis que vue fois il a mangé le pain de quelqu'ung, iamais ne l'oublie, ains luy pourriez donner cent coups de baston, qu'il n'oubliera point le benefice receu. Voyez donc quelle difference il y a de l'amour du chien a l'amour de l'homme: car au Chien si vous luy faictes plaisir, vous luy pourriez faire cent desplaisirs apres, qu'il les endure tous, avant esgard au plaisir receu, et l'homme faict le contraire: car faictes luy cent bien grands plaisirs, et apres luy faictes vng petit desplaisir, oublians tous les grans plaisirs receuz, veult prendre vengeance du petit desplaisir a luy faict.

Que vous semble du sens du Cranc? que quand il aduint qu'il veult manger la Nacre, ou se font les perles, estant la Nacre ouuerte pource quelle ne vit sinon de leau de la Mer, il vient doulcement et apporte vne pierre, et s'approchant de la Nacre, il iecte la dicte pierre dedans icelle, et lors il la mange sçachant que s'il ne faisoit ainsi que la Nacre se fermeroit incontinent, et n'auroit pouuoir de luy faire aulcun mal. Vous semble il donc (frere Anselme) que les actes dessus dictz soyent de sens et dentendement? certes ouy: et si vous voulez dire verité, vous serez de mon accord. C'est a sçauoir que lesdictz animaulx ont sens et ame intellectiue, aussi bien et mieulx que vous aultres: et laisse de dire de plusieurs animaulx, ainsi comme aulcuns Scarabotz et aultres, lesquelz quand ilz voyent que les filz d'Adam les touchent de crainte qu'ilz ont de recepuoir dommage font semblant   —464→   qu'ilz sont morts, ployans pieds et mains, que vous diriez qu'elles sont mortes: et apres quand ilz le sentent plus nully se leuent, et s'en vont a leurs affaires.

FRERE ANSELME DICT A L'ASNE

Seigneur Asne, l'aultre raison pour prouer que nous sommes de plus grande noblesse et dignité que vous aultres, est, par ce que nous sommes fort netz en nos festes, et habillemens, et portons auec nous plusieurs bonnes odeurs, plusieurs parfuns bien sentans: et vous aultres estes priuez et frustrez de toute netteté, et estes ordz, sales, et puans, et regardez en vous mesme. Premierement, vostre ventre, et vos cuysses sont pleines de fien, pissat et ordure. Vos yeulx pleurans et chassieux, et la bouche baueuse, et pleine de baues. Donc appert assez, que ce que i'ay dict est veritable.

L'ASNE RESPOND

Frere Anselme, qui mal dict, ouyr le veult. Ie vous ay parlé iusques icy courtoysement: mais puisque vous mauez blasmé, ie vous rendray la pareille, et si diray tousiours la verité. Car le prouerbe dit: Tel compte que te faict ton compere, tel le luy fays. Bon homme de Dieu, deuant que plus parlez, tant plus vous errez. Et ce, de quoy vous vous louez est tourné a vostre deshonneur. Car ie voy que vos yeulx sont plus chassieux et plourans que ne sont les miens, et mes baues tombent a terre: et les vostres vous tombent sus la barbe. Et tous les biens et plaisirs que auez, et delices de bonnes odeurs ne les auez sinon par nous aultres animaulx. Et vous declareray le tout distinctement. La Cyre de laquelle vous vous allumez, vous la prenez de nos Abeilles, ou mousches a miel, et mesme aussi le miel auec lequel vous faictes vos confitures. La soye de quov vous vous vestez, vous la prenez de nos couques qui la font, comme vous ay recité amplement cy dessus. Le musc vous le prenez de nous aultres animaulx, et n'est sinon vne superfluité de sang qui   —465→   se congrege dedans aulcunes apostumes desdictz animaulx, et quand le musc est perfaict, les apostumes enflent. Et lors lesdictz animaulx s'en vont aux roches aspres, et dures: et tant se frottent et grattent, que lesdictes apostumes par le frottement qu'ilz font tombent en terre, et tous vous aultres filz d'Adam les prenez et les gardez pour faire vos bonnes senteurs. La Ciuette est sœur de nos animaulx, qui se faict entre les cuisses et vous la mettez sur vos barbes, et en vos vestemens. L'ambre est fiante de nos animaulx, et vous vous en parfumez pour oster la puanteur de vostre sueur et ordure. Les Perles desquelles vous vous aornez es festes, vous les prenez de nos animaulx de la mer. C'est a sçauoir des Nacres. Comme vous osez vous donc seulement louer de ce que par raison nous aultres, si nous voulions, nous en pourrions louer auec verité? Et regardez, frere Anselme, quelle difference il y a de vostre sang au nostre, de vostre sueur a la nostre, et de vostre fiante a la nostre. Vostre sang, si apres qu'il est sorty de vostre corps, est là vng jour, il pue tresfort, et faict grande corruption en l'air: tellement que plusieurs fois par telle corruption s'engendre l'epydimie, si le sang est en grande quantité, ainsi que peut aduenir par batailles. Nostre sang est musc, lequel vous aultres mettez en vos viandes, breuuages, et confitures, et le mettez en vos habillemens pour couurir la mauluaise odeur de vostre puante sueur. Laquelle est generalement puante, et si ne l'osiez il en viendroit plusieurs foys a vous aultres mesme abomination. Notre sueur est Cyuette, laquelle vous mettez sur vos barbes. De votre fiante, il n'en fault point parler: car vous mesmes vous en estouppez le nez, et vous en vient grand horreur et abomination. De la nostre c'est Ambre, lequel vous aultres mangez en plusieurs medecines. Et le mettez en boutons d'or et d'argent affin que vos vestemens ayent bonne odeur. Et ne dy pas seulement que entre nous animaulx sommes de plus grande noblesse, et dignité que vous: mais encore les arbres, herbes et plantes, et vous veulx le tout declarer distinctement.

  —466→  

L'ASNE DICT A FRERE ANSELME, COMME LES HOMMES SONT FAICTZ AU CONTRAIRE DES ARBRES

Frere Anselme, les meilleures et plus sçauans des filz d'Adam, c'est a sçauoir les philosophes dient, que vous autres estes arbres celestes, arbres renuersez. Car ainsi comme les arbres terrestres ont et tiennent leurs souches, et racines en terre, vous tenez vostre souche, c'est a sçauoir la teste, et les racines qui sont les cheueulx, et la barbe, hault vers le ciel, et les branches de mesme, qui sont les bras, les cuysses, et les iambes, auec les rameaulx, c'est a sçauoir les doigtz des piedz, et des mains, et du meillieu des branches sort vostre fruict, c'est a sçauoir, de la nature de la femme. Voyez donc, frere Anselme, quelle difference il y a des arbres celestes, qui sont les filz d'Adam, aux arbres plantez et herbes terrestres. Regardez vous aultres qui estes arbres celestes quand il aduient que par la chaleur du Soleil, ou du feu estes eschauffez, quelle sueur sort de vous, et quelle odeur elle a. Et regardez les Roses, fleurs d'Oranges, fleur de Meurte, quand elles sont eschauffées par la chaleur du feu en l'alambic, quelle sueur il sort d'elles, et quelle odeur elle a dauantage (frere Anselme) regardez quelle liqueur il sort de vous aultres arbres celestes, et trouuerez qu'il n'en sort sinon l'ordure de l'aureille et des yeulx. Et des arbres terrestres il en sort ces liqueurs. C'est a sçauoir bausme, huile d'oliue, huille de noix, huille damende, huille de myrtille, et plusieurs aultres liqueurs, lesquelles ont en elles plusieurs et diuerses proprietez et vertus, qui valent a plusieurs et diuerses maladies, selon que les Docteurs et autheurs en medecine escripuent. Lesquelles, si ie vous vouloys particulierement declarer, ce seroit chose fort longue. Dauantage (frere Anselme) regardez vous aultres arbres celestes, quelles superfluitez vous iectez de vous mesmes. Vous sçauez desia que vous ne sinon morue, salyue, urine, ordure et fiante, et toutes telles superfluictez qui sortent de vous sont puantes et tresabominables odeurs, et a cela ne pouez contredire. Les superfluitez que iectent les arbres terrestres sont nobles et precieuses gommes,   —467→   ainsi que Benioyn, Mastic, Encens, Myrrhe, Huille, Resine, et plusieurs aultres, desquelles vous vous parfumez aux festes et banquetz, pour oster la puanteur de vostre sueur. Et pour les grans vertus et proprietez que ont les susdites superfluitez des arbres terrestres, se vendent a grand pris entre les filz d'Adam. Car le Benioyn vault souuentesfois troys cens liures le quintal, et le Mastic cent liures: et ainsi vallent les aultres plus ou moins. Et quant aux superfluitez dessusdictes (frere Anselme) ie vouldroys que vous me dissies quelles vertus, et quelles proprietez elles ont, et a quoy elles sont bonnes, a quel pris elles se vendent, et qu'il s'en faict.

DES FRUICTZ QUE PRODUYSENT LES ARBRES TERRESTRES

Dauantage, frere Anselme, cognoistrez les fruictz que les arbres terrestres produysent de leurs corps, lesquelz sont de gentes couleurs, bonnes odeurs, et souueraines saueurs. Et bien souuent se portent entre les mains les odorans et fleurans pour leur delices. Et les mettent en leurs coffres entre leur vestemens, affin qu'ilz ayent bon odeur, ainsi comme sont Oranges, Lymons, Cytrons, Poyres, Pommes, et aultres semblables. Et vous aultres, frere Anselme, qui estes arbres celestes, quel fruict produysez vous de vos corps? Dictes moy, pourquoy vous taisez vous? ie croy que vous taisez pour la honte que auez de nommer le fruict que produysez. Il ne vous fault ia auoir honte: car tout homme sçayt assez que le fruict que vous produysez, et qui est engendré de vostre corps, sont les vers: et ia voyez que quand vous les pressez, quel ius en sort sinon bouë, et sang. Les fruictz des arbres terrestres quand ilz sont pressez, regardez quel ius il en sort. Le ius des raisins pressez, est noble. Et semblablement de l'Oliue, Oranges, et Lymons, qui mesmement, sont fruictz des arbres terrestres, ainsi comme poyure, et aultres espices. Et si ie vouloys parler competemment de cela, ce seroit longue chose. Dauantage (frere Anselme) regardez les arbres terrestres, que non seulement estant vifz, ont vertu, et proprietez, mais encore   —468→   apres qu'ilz sont mortz et secz, ont nobles proprietez et vertus, ainsi que voyez tous les iours par claire experience, comme est l'arbre de Aloes, que apres qu'il est mort et sec, lon vend le quintal souuentesfois huict frans. Ainsi mesme l'arbre de Sandal, l'arbre de la Canelle et plusieurs aultres arbres, desquelz ie me tays pour faire court mon parler. Et vous aultres, qui (ainsi comme dictes) estes arbres celestes, apres que vous estes mors, quel proffit peut on faire de vostre corps? ne a quoy il est bon? a quoy vault il? certes a rien: mais quand il est vif est malostru et puant, et quand il est mort, est encore pire. Et s'il n'estoit mis et caché soubz terre, il feroit tant de corruption en l'air qu'il gasteroit le monde.

L'ASNE DICT LE PROFFIT QUI S'ENSUIT DES ARBRES TERRESTRES

Vous pourrez a ceste heure dire, frere Anselme, que ie n'ay nommé, sinon les plus nobles arbres qui sont par tout le monde, et que ie n'ay pas nommé les arbres de basse condition. Parquoy ie vous respond, et dy, qu'il ne peut auoir au monde arbre de tant vile condition, comme celuy qui ne faict fruict, fleur ne vmbrage, lequel n'est bon qu'a faire du feu: sçachez que du feu qu'il faict il s'en ensuit beaucoup de proffit, et vtilité, ainsi comme oster la corruption de l'air, eschauffer ceulx qui ont grand froid, cuire les viandes, faire clarté en l'obscurité, et donner vie au monde: car sans feu nul ne pourroit viure, et le feu mesme ne pourroit viure au monde si nestoient lesdictz arbres.

L'ASNE DECLARE COMME ENTRE LES FILZ D'ADAM N'Y A NULLE DIFFERENCE DE L'UNG A L'AULTRE

Mais, frere Anselme, parlez aussi vous mesmes des plus nobles arbres celestes qui soient au monde, ainsi comme est le Pape, les Roys, les Empereurs, et aultres princes et seigneurs, y a il en eux quelque vertu, ou proprieté plus que aux simples arbres celestes? c'est a sçauoir les filz d'Adam de simple et basse condition. Et vous verrez clairement que tous sont en vng mesme   —469→   degre quand aux choses dessusdictes, ny en leur vie, ne apres leur mort, des plus nobles aux plus vilains, n'y a aulcune difference. Donc, frere Anselme, par ceste declaration vous peut estre certain et manifeste que noz animaulx sont de plus grande noblesse et dignité que vous n'estes. Et pourtant si vous auez aultre raison pour prouuer le contraire, ayons la et ie vous feray la response deue et tant claire que serez comptent.

FRERE ANSELME DICT

Seigneur Asne, l'aultre raison par la quelle c'est chose digne et juste que nous soyons vos seigneurs, et vous nos seruiteurs, est que nous auons plusieurs sciences, en especial auons la science d'astrologie par laquelle nous sçauons plusieurs choses aduenir: et cela est vng degre de dignité diuine. Comme soit chose certaine a tout homme que nul ne sçait l'aduenir sinon Dieu seul: mais nous par ladicte science pouons sçauoir, et de faict sçauons plusieurs choses a aduenir: car les sçauoir toutes n'appartient sinon a vng seul Dieu, et en vous aultres n'a rien de tout cela: car vous ne sçauez sinon le present, et cela vient pour autant que vous estes bestes irraisonnables, c'est a sçauoir sans entendement.

L'ASNE RESPOND A FRERE ANSELME

Frere Anselme, vostre oultrecuidance vous faict grandement faillir, pour vn peu de science d'Astrologie, que Dieu vous a donnée, vous auez prins tant d'arrogance et d'orgueil, que nul ne peut viure auec vous: et comparant ce que vous sçauez de ladicte science a ce qu'en sçauent nos animaulx, c'est vraye mocquerie: et toutesfois pour cela ne se donnent vaine gloire. Ainsi que vous qui par la prophetie qu'auez faicte (pour ce que tout ce que vous auez mis en ladicte prophetie, ou la plus part est aduenu au monde) auez prins si grand fierté, que nul ne vous peut parler.   —470→   Ie vous dy en verité, que non seulement nos animaulx vous surmontent en ladicte science, mais encore moy, qui suis vng des plus malostruz qui soit au monde, me entends mieulx en ladicte science que vous ne faictes. Et vous dy, que quand vostre prophetie me vint n'a pas longtemps entre mains, ie pensay d'en faire vne aultre de ce qui doibt aduenir es parties d'Arragon, Cathelogne, Thoscane, Lombardie, Castille, et aultres prouinces. Et voyant en vostre prophetie comme le scisme debuoit passer et debuoit estre vray Pape vng de la Colonne. En ce passage au commencement de la prophetie, ou vous dictes Abandonnée vituperée: sera l'espée: qui blanche Rose estoit nommée. Et puis priuée de sa couronne fera Prouence, par sa puissance mettre au logis. I'ay voulu sçauoir le faict de ce Pape et de cest Empereur, et des troys de l'Empire, et de Turquie, et coustume et Royaume de Lombardie et ce qui iduiendroit d'eulx. -L'asne parle.

Incontinent, frere Anselme, ie regardé la disposition du Ciel, et des planettes, comme ilz se gouuernent et de faict donnant iugement selon la disposition du Ciel, je fey vne Prophetie en ryme, laquelle ie sçay toute par cœur, mais pour ne donner ennuy au treshault et puissant prince le roy nostre Sire, qui est icy present, m'en veulx taire: car aussi ne l'entendroit-il pas sans glosse. -Incontinent que l'Asne eut dict ces parolles, voicy le Roy tout ioyeulx dict.

LE ROY DICT A L'ASNE

Beau respondant, il nous plaist d'ouyr vostre Prophetie, affin que le frere Anselme, voyant vostre subtilité d'entendement, abaisse vng peu la baniere de sa gloire, et ainsi au nom de Dieu pensez de la prononcer vaillamment a nous et a nous venerables et honorables Barons. -Apres que l'Asne eut ouy ces parolles, incontinent auec grand audace parlant fort haultement commence a dire la prophetie par luy faite en telle maniere.

  —471→  

ICY COMMECE LA PROPHETIE DU REUERENDISSIME MESSIRE L'ASNE



Av nom de l'Essence
Vraye intelligence
S'ensuit ma science
Vng peu obscure.


j

Ce que l'escripture
En sentence obscure
Estoit soubz figure
   Se reuele.


ij

La syluestre beste
Hors du lieu foreste
Fera grand tempeste
Au consistoire.


iij

La vertu diuine
Soubz noyre courtine
Donnera ruyne
A la gent Françoise.


iiij

Lor sera soubmise
La gent de franchise
Par Royalle guyse
D'Angleterre.


v

Mil quatre cens nonante
Regnera l'Infante
La terre dolente
Sera troublée.


vj

Par la subiugance
Laissant l'amytance
Tournera sa lance
   L'isle du feu.


vij

Sa gent bien vnie
Nuict et iour garnie
Vaincra la partie
De Catheloigne.


viij

Lors la gent Lombarde
Auec gent pillarde
Sonnera bombarde
Au arand Vicaire.


ix

En Aries signe
Planete maligne
Fera Roy indigne
De sa seigneurie.


x

Le Ciel faict offerte
Qu'en faulce couuerte
Sera lors deserte
La Cité Noire.


xj

A la cruelle heure
Craignant qu'il ne meure
Plus n'aura demeure
En la Seigneurie.


xij

Soubz vn faulx voyage
Donné au message
Sera faict dommage
Au petit Visconte.
—472→


xiij

Le Ciel lors commande
Que grand sang s'espande
De chascune bande
Mourra grand peuple.


xiiij

Apres la bataille
Loups soubz peau d'ouaille
Sera lors sans faille
Vng nouueau scisme.


xv

L'estoille couronne
Semblable a Coulonne
Verra la personne
Hault en l'air.


xvj

En rayes variables
Fort espouentables
Maulx incomparables
Viendront en terre.


xvij

Feu courra par l'air
Sans gueres durer
Lors fault demourer
Soubz les Eglises.


xviij

Moulches de leur terre
Sortant feront guerre
Si mon sçauoir n'erre
En la Bourgongne.


xix

Verrez par merueilles
Batailler estoilles
Lors pluyes cruelles
Viendront en terre.


xx

Le filz contre pere
Fille contre mere
La sœur contre frere
Fera tesmoignage.


xxj

La haulte puissance
A faict prouidence
Que la pestilence
Visite la terre.


xxij

Puis le bon Baptiste
Soubz guise sophiste
Fera grand conqueste
En la Turquie.


xxiij

En ladicte terre
Si mon sçauoir n'erre
Durera la guerre
Quatorze moys.


xxiiij

La hayne antique
A la paix s'applique
Et fermant la ligue
   Feront l'armée.


xxv

Venant la nouuelle
De gente pucelle
La vieille rebelle
Sera deffaicte.


xxvj

Le Ciel desia pleure
Celle cruelle heure
Car plus ne demeure
La grand tempeste.
—473→


xxvij

La traiste Chymere
Apres mort le frere
Maulgré de sa mere
Sera mariée.


xxviij

Et passée la feste
Pour faulce requeste
Sera grand tempeste
   Au Royaume.


xxix

Saturne qui crye
Qu'elle soit bannye
Et sera marrie
Vingt six moys.


xxx

Lors la vieille mine
Se monstrant benigne
Faulse venenine
Sera au Conte.


xxxj

Auant le printemps
Si bien ie l'entens
Feront eaulx courans
Prou de dommage.


xxxij

Le Ciel nous denote
Qu'en la terre nostre
Soit nouuelle flotte
De longue guerre.


xxxiij

Soubz simple doreure
Sortant de Closture
En paoure vesture
Celuy grand Conte.


xxxiiij

Le grand Connestable
Luy estant fauorable
Du lieu miserable
   Le tirera.


xxxv

L'espouse laisée
Sera bien aornée
Quand son assemblée
Sera vnie.


xxxvj

La prophetie mande
Qu'en chef ayt garlande
De chacune bande
Sera aymée.


xxxvij

Verrez la fortresse
Tourne en foyblesse
Et pour sa rudesse
Sera punie.


xxxviij

Lors a tout banniere
Le Duc de Bauiere
Aux gens du saint pere
Fera dommage.


xxxix

Emplant vuide bource
La Royalle source
Dedans Sarragosse
Prendra couronne.


xl

Le Ciel la tent mue
Saturne transmue
La faict estre nue
De seigneurie.
—474→


xlj

Apres la iournée
oyant desrochée
Sera bien cachée
Vingt troy moys.


xlij

Lors en la verdure
Gent barbare, et dure
Fera son ordure
Emmy le iardin.


xliij

Porte vey ouuerte
Terre vey deserte
Moynes sans offerte
Chantans messe.


xliiij

Le prince des Galles
Volera sans aesles
En rompant murailles
A la gent Françoyse.


xlv

Non comme coursaire
Ne proprietaire
Mais comme vicaire
Du grand Euesque.


xlvj

Cil de Pampelonne
Comme le Ciel donne
Haulcera sa troigne
Contre la France.


xlvij

Si la Catheloigne
Alors ne s'esloigne
Fault que le Roy donne
Pleine leur bourse.


xlviij

Sonnant la Campane
La gent Cathalane
Armez en la plane
Feront la monstre.


xlix

Verrez la pucelle
Paindre force belle
Pour bonne nouuelle
   D'Angleterre.


l

Le ciel nous enseigne
Que gent de Sardayne
Fault que fort estraigne
Gent Cathalane.


lj

Qui perdu auront
Se reuolteront
Les testes osteront
A deux grans maistres.


lij

Les lieux d'habitage
Par guerre sauluage
Viendront en l'otage
A celle heure.


liij

Et la blanche Rose
Aux bras de l'espouse
Fera guerre ordouse
A la vermeille.


liiij

Et Gennes la gaye
Frappée de grand playe
Sera faicte have
Par toute terre.
—475→


lv

Dessoubz confiance
Luques prent plaisance
Faisant la vengeance
La fleur du Lys.


lvj

Et l'aigle mesquine
Deuenant gelyne
D'ombre leonine
   Sera oppressée.


lvij

Sera subiuguée
Sera la mesprisée
Et aura durée
Douze sepmaines.


lviij

Puis estant sortye
De plusieurs suyuie
Tiendra la partie
Du grand Empire.


lix

La fleur de Florence
Maistre de prudence
Par les siens offence
Aura celle heure.


lx

Les bras de Collone
De eglise couronne
Haulsera sa troigne
   Le grand empire.


lxj

Le ciel nous commande
Qu'il fera demande
D'auoir la Garlande
De Lombardie.


lxij

Venise la juste
Pour requeste iniuste
Fera guerre iuste
Contre l'Empire.


lxiij

Le Ciel par sentence
Dict que auront offense
Veronne et Vincence
Par ceulx d'Hongrie.


lxiiij

Verrez sans saillie
Selon prophetie
Aller Lombardie
A feu et flamme.


lxv

La velue Toscane
A seigneur profane
Par foy Christiane
Sera espousée.


lxvj

Et le grand vicaire
Pour emplir laumoire
Sera fort contraire
   Aux communs.


lxvij

Lors feront grand lygue
Par façon de brigue
A cil qui s'alligue
De la grand chappe.


lxviij

Dieu par sa puissance
Peut tollir l'offense
Reuoquer sentence
Des planettes.
—476→


lxix

Affin qu'on n'oublie
Ceste prophetie
Qui point ne varie
Par escript soit mise.

Fin de la prophetie

DE LA FESTE QUE FEIRENT LES ANIMAULX POUR LA PROPHETIE FAICTE PAR LEUR ORATEUR EN L'AN MIL QUATRE CENS DIXHUICT

Apres que la Prophetie fut finée, fut faict vng grand bruit et Rumeur de la ioye et soulas que donnerent tous les animaulx, disans: D'ycy en auant est vaincu frere Anselme: car ceste prophetie est plus vraye et plus subtile que n'est la sienne. Et apres qu'ilz se furent appaisez, l'Asne se tournant vers moy dict les parolles suyantes.

L'ASNE PARLE A FRERE ANSELME

Frere Anselme, que vous semble de ma prophetie? -Et moy comme celuy qui voyant que ladicte prophetie estoit tres bien faicte et bien ordonnée luy dy ainsi.

FRERE ANSELME DICT A L'ASNE

Seigneur Asne, en vostre Prophetie n'a que redire, et est fort subtilement posée et ordonnée parlant fort obscurement, ainsi comme est la coustume des Astrologues: car ilz ne veulent que les iugemens des planettes, lesquelz ilz posent et ordonnent a grand trauail d'entendement, soient entendus par les lecteurs sans aulcune fascherie: car la chose qui par trauail est acquise est communement par les gens bien voulue, et aymée, vous priant treshumblement que i'en aye vne delaration: car en verité iamais ie n'eusse pensé que en vous eust eu tant de science, et d'entendement: mais Dieu tout puissant donne la grace a qui luy plaist.

L'ASNE DICT A FRERE ANSELME

Tres voulentiers, frere Anselme, vous donneray la declaration   —477→   par vous demandée, et cela apres la disputation finée. Et pourtant si vous auez aultre raison par laquelle puissiez prouer vostre faulse opinion, ayez la maintenant, et response vous en sera faicte.

FRERE ANSELME DICT

Seigneur Asne, l'aultre raison pour prouuer mon opinion estre vraye, c'est a sçauoyr que entre nous filz d'Adam sommes de plus grande noblesse et dignité que vous aultres, si est que Dieu tout puissant a voulu prendre chair humaine mettant sa haulte diuinité auec nostre humanité, se faisant homme, et n'a pas prinse vostre chair, ne vostre semblance, mais en long temps s'est faict nostre frere, et s'est faict filz d'Adam, ainsi comme nous autres de la part de la mere: tellement que nostre chair est auiourdhuy colloquée la hault au ciel imperial, et de ce disoit sainct Iehan au premier chapitre de son Euangile: La parolle a esté faicte chair, et a habité entre nous. Et sur cela disoit sainct Augustin: La parolle du Seigneur est le filz du pere, c'est a sçauoir Iesus Christ, qui est le filz du pere eternellement, et filz de la mere temporellement. Et ceste nostre dignité surmonte toute aultre dignité, et honneur: parquoy c'est saincte et juste raison que nous soyons vos seigneurs et vous nos vassaux et subiectz. Et pour ce disoit ce grand prophete le roy Dauid: Tu as, Seigneur, subiugué toutes choses soubz ses pieds, c'est a sçauoir de l'homme, ouailles, et bœufz, et les bestes des champs, c'est à sçauoir toutes aultres bestes et animaulx, les oyseaulz du ciel, et les poissons de la mer; disant dauantage ledict Royal prophete en son 8. pseaulme: Seigneur, tu l'as constitué vn peu moindre que les anges, tu l'as couronné de gloire et d'honneur, et l'as constitué sus les œuures de tes mains. Parquy appert euidemment et clairement que par toutes ces raisons nous sommes de plus grande noblesse et dignité que vous aultres, et que de droit et iuste equité nous sommes vos seigneurs, et vous aultres animaulx nos vassaulx esclaues et subiectz.

  —478→  

L'ASNE RESPOND

Le prouerbe dict, frere Anselme, que du mal que l'homme a peur de celuy mesme se meurt, et ainsi vous en prend il: car ie vous iure en verité, que toutes les fois que vous me disiez que vous auiez aultre raison pour prouer vostre opinion estre vraye, ie me mouroys quasi de crainte que ne disiez ceste raison que a present auez dicte, et assignée: car ie la sçauoys bien, sans plusieurs aultres lesquelles sçay bien aussi bien autentiques, et aussi bien au propos que nulles de celles que vous ayez dictes: mais il ne vous en souuient, tant il y a de temps que n'auez rien veu ne leu en aulcuns liures de saincte escripture, ainsi comme est ceste autorité qui est mise au premier chap. de Genese, qui dict: que Dieu tout puissant dict a Adam et Eue: Croissez et multipliez et remplissez la terre, et la subjuguez, et seigneuriez: et seigneuriez sur les poissons de la mer, et les oyseaulx du ciel, et sur toutes les choses que ont ame, et qui se remuent sur la terre, et plusieurs aultres lesquelles de peur de faire ma parolle trop longue ie laisse de prononcer: parquoy, maistre tresreuerend, ne pouuant ne voulant resister, ny contester contre la verité ie vous accorde que les filz d'Adam sont de plus grand noblesse et dignite, que nous aultres animaulx, et que Dieu tout puissant nous a créez pour vostre seruice, et en cela a faict le bon seigneur grand honneur a vous aultres, et a nous n'a faict tort, ne oultrage. Car toutes ses œuures sont droictes, iustice, et verité. -Apres que l'Asne eut dict ces parolles, voicy le Roy des animaulx qui dit les paroles suiuantes.

LE ROY DES ANIMAULX PARLE A FRERE ANSELME LUY DONNANT GAIGNÉ LA QUESTION

Frere Anselme, auant que nous eussions vostre cognoissance et oyant parler de vostre sçauoir et subtilité d'entendement nous en croyons vne partie et l'aultre non: mais au present voyons que tout ce que se disoit et diuulguoit par le monde de vostre science et subtil engin est verité. Parquoy par raison et vraye   —479→   iustice vous auez vaincu et gaigné la question; et nous et tous les venerables barons de nostre court accordons vostre opinion estre vraye: c'est a sçauoir que entre vous filz d'Adam estes de plus grande noblesse et dignité que nous aultres animaulx: et estes de droict nos seigneurs et nous aultres vos vassaulx. Et cela est pure verité, que le Soleil mal se peut couurir auec le crible. Vous priant et suppliant de tout nostre pouoir qu'il vous plaise prescher, dire, et admonester aux filz d'Adam que les pouures de nos animaulx leurs soient recommandez: car ilz en auront merite de celuy qui vit et regne par tous les siecles.

Et cela dict il se partit dudit iardin auec tous les Animaulx, et moy cheuauchant auec grand plaisir et consolation, pour la question que i'auoye gaignée, m'en retournay en ma maison. Graces à Dieu, Amen.

Icy fine la disputition de frere Anselme auec les animaulx, ausquelz frere Anselme monstre par viues raisons, que les filz de nostre pere Adam sont de plus grande dignité et noblesse, que ne sont les Animaulx. Et fut acheuée la disputation dessusdicte par ledict frere Anselme Turmeda, en la Cité de Thunicz, le quinziesme iour de Septembre, lan Mil quatre cens dixhuict.


 
 
FIN DU PRESENT TRAICTÉ
 
 




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